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24 janvier 2012 17:06 | Il y a : 121  jour(s)
| Thème: Belgique, Pauvreté/Riches, Alimentation, Justice, Belgique

Steven De Geynst :: Un ex-sans-abri contre le gaspillage alimentaire

On peut sans problème jeter à la poubelle des aliments toujours bons à manger, mais les ramasser dans une poubelle est passible d’une peine de six mois avec sursis. C’est ce qui est arrivé à Steven De Geynst, ex-sans-abri qui avait découvert que les conteneurs à ordures des grandes surfaces regorgeaient d’aliments toujours consommables. Aujourd’hui, Steven est sorti de la pauvreté, mais ne supporte toujours pas le gaspillage alimentaire.

Nick Dobbelaere

L’« homme aux muffins » pose avec deux muffins. « Il faut savoir que la nourriture jetée par les grandes surfaces est répercutée sur le prix des produits. Et cela, la plupart des gens l’ignorent. Je me demande pourquoi les gens ne disent rien, pourquoi on n’en parle jamais dans la presse. » (Photo Solidaire, Dieter Boone)

Deux paquets de muffins, c’est ce que Steven De Geynst avait ramassé dans un conteneur à ordures du Carrefour de Rupelmonde. Un geste qu’il a payé cher puisque cela lui a valu une condamnation à six mois avec sursis par le tribunal de Dendermonde. Ce 8 février, la Cour d’Appel de Gand décidera ou non de maintenir la condamnation.

Avant de laisser la parole à Steven, retour sur cet article paru sur le site du quotidien De Morgen le jeudi 19 janvier 2012, intitulé : « L’Europe veut réduire de moitié le gaspillage alimentaire ». Plus loin dans l’article, on peut lire : « Pour le Parlement européen, il faut impérativement prendre des mesures pour réduire le gaspillage alimentaire. On estime à 179 kilos par Européen la quantité de nourriture gaspillée. Si rien ne change, ce chiffre pourrait grimper de 40 % d’ici 2020. » Incroyable. « Les statistiques montrent qu’en Europe, les ménages, les producteurs, les commerçants et l’Horeca gaspillent chaque année de 30 à 50 % d’aliments toujours bons à manger, voire tout à fait bons à manger. Si, sur le plan économique, cela représente une perte énorme, cela soulève également des questions éthiques à une époque où près de 80 millions d’Européens vivent sous le seuil de pauvreté et que 16 millions d’Européens dépendent de l’aide alimentaire. » Inacceptable.

Le Parlement européen veut intervenir via l’organisation de campagnes de sensibilisation et l’établissement de nouvelles normes sur l’emballage et l’étiquetage, car « une certaine confusion subsiste entre la mention date limite de conservation relative à la qualité et la mention à consommer avant le relative à la sécurité. » Selon une récente enquête de la Commission européenne, 18 % des citoyens européens ne comprendraient pas la mention date limite de conservation.

Conclusion : des familles et des commerçants jettent des aliments encore tout à fait consommables à cause de la date indiquée sur l’emballage.

Mais il y a aussi des personnes qui se disent que ces aliments jetés sont encore tout à fait mangeables et les récupèrent. Steven De Geynst en fait, ou plutôt en faisait, partie.

De la nourriture pour 200 personnes

« Je travaille comme expert pour l’asbl Samenlevingsopbouw à Anvers (une association qui organise des groupes de personnes socialement vulnérables, NdlR). Ma formation est en grande partie basée sur mon vécu et mon passé de pauvre et d’exclu. »

« A 16 ans, j’ai été renvoyé de l’école et suis allé travailler sur un bateau-remorqueur. Je préparais les repas à bord. Ça se passait plutôt bien pour moi. Plus tard, j’ai suivi une formation de cuisinier en cours du soir. Et, par la suite, j’ai travaillé comme cuisinier durant quelques années. La nourriture m’a toujours passionné, même celle qui vient des conteneurs à ordures. (rire). »

« Mais j’ai commencé à consommer de la drogue, je suis également devenu alcoolique et j’ai fini par toucher le fond. J’ai longtemps vécu dans une cabane dans les polders. Sans eau, ni électricité. Je n’avais ni travail ni droit au chômage. Je n’avais rien. En cherchant un endroit où m’abriter, je suis tombé sur des gens du DAK (Comité d’action des sans-abri, NdlR). Ils avaient un établissement où les sans-abris pouvaient manger à prix démocratique. Au bout de quelque temps, j’ai commencé à travailler là-bas. »

« La première fois que j’ai mis les pieds dans l’immeuble squatté par le DAK, j’ai rencontré des gens qui avaient pour habitude d’aller fouiller les conteneurs à ordures à la recherche de nourriture. J’ai fait la même chose. Au début, j’ai dû prendre mon courage à deux mains. On ne plonge pas comme ça dans un conteneur, hein. Il faut un certain temps avant que cela ne devienne un automatisme. Et j’ai continué à le faire même après avoir trouvé un emploi et un logement. »

« Au bout d’un moment, j’ai mis en place tout un système et un réseau de personnes qui récoltaient et distribuaient ces aliments. Je pouvais ainsi approvisionner deux squats et deux cuisines populaires. Et régulièrement, j’amenais une voiture pleine de nourriture à la ferme pédagogique de Wilrijk, où se rendaient régulièrement des gens en difficulté financière. »

« C’est principalement en été et après les fêtes que les gens jettent le plus. En été, ce sont surtout des colis barbecue que l’on trouve dans les conteneurs et après les fêtes, des produits alimentaires plus luxueux comme de la dinde, saumon, foie gras, lapin... Durant ces périodes, je pouvais nourrir jusqu’à deux cents personnes chaque semaine. »

« Fouiller les conteneurs était aussi à chaque fois un défi, un défi que j’ai relevé jusqu’au bout. »

Le GB de Rupelmonde

« La première fois que je me suis glissé dans le conteneur du GB de Rupelmonde, je me suis fait pincer. J’ai alors imaginé un plan pour me procurer ces aliments sans avoir de problème avec le gérant du GB. Un jour, je suis allé le trouver. Je lui ai expliqué mon plan. Je lui ai proposé d’emporter les légumes dont il se débarrassait parce que plus vendables à sa clientèle et de les redistribuer aux cuisines populaires. Très vite, il a accepté. Il a même chargé un membre de son personnel de les préparer. Ainsi, deux fois par semaine, le mardi et le vendredi matin, je me présentais à l’arrière du magasin, côté entrée du personnel, et je trouvais là les bacs tout prêts avec généralement des aliments secs, du fromage, des fruits et des légumes... Tout allait bien. Le gérant m’avait demandé de ne plus rien prendre dans les conteneurs. Et je ne le faisais plus. De temps en temps, il m’arrivait d’aller jeter un œil pour voir ce qui se trouvait à l’intérieur, mais rien de plus. »

« J’ai fonctionné de cette manière durant quelques années. En 2007, il y a eu des transformations au niveau du magasin et du personnel. Ils ont construit un sas pour les livraisons, tout était organisé de manière plus professionnelle. Un jour, on m’a fait savoir qu’on ne pouvait plus me remettre la nourriture, que désormais tout irait directement dans le conteneur. J’ai alors demandé si je pouvais me servir dans le conteneur et, après discussion, ils ont fini par accepter. »

« Entre-temps, j’avais noué des contacts avec plusieurs membres du personnel qui m’envoyaient – à l’insu du gérant – un petit sms pour m’avertir qu’ils avaient préparé un bac de viande, bien emballé, etc. Je déposais alors ces bacs à la banque alimentaire qui pouvait les conserver dans ses grands congélateurs ou à la dizaine de familles du LOI (accueil pour réfugiés, NdlR). »

« Souvent, je préparais moi-même la nourriture : toutes sortes de confitures et sauces, qui pouvaient être conservées plus longtemps. J’utilisais d’énormes marmites. »

« Mais un jour, les choses ont mal tourné. Cela faisait un moment que je n’avais plus été voir dans le conteneur. Il y avait deux paquets de muffins. J’ai d’abord hésité à les prendre. Alors je me suis retourné et je me suis retrouvé nez à nez avec le gérant. J’ai voulu partir, mais le type a retenu mon vélo. J’ai tenté de me dégager, puis d’autres membres du personnel sont arrivés et je me suis retrouvé coincé. C’était plutôt irréel comme situation. Visiblement, ils n’appréciaient plus que je vienne m’approvisionner dans leur conteneur. Les services de police sont arrivés. Et la suite, vous la connaissez. »

Un point, c’est tout

« A deux reprises, l’assistant de justice m’a proposé de suivre une formation destinée aux auteurs d’actes délictueux dans une organisation. Non seulement j’ai reconnu avoir commis une faute, mais j’ai même travaillé comme stagiaire pour cette association et j’ai moi-même donné la formation… Six mois plus tard, j’ai reçu une citation à comparaître devant le tribunal de première instance de Dendermonde. Le 4 mai, j’ai été condamné à six mois avec sursis. »

« Le procureur répétait sans cesse que j’avais pénétré sur un terrain privé. Or, il s’agissait simplement du parking d’un supermarché. Et donc un terrain privé à caractère public, puisque tout le monde peut y aller et venir. Mais ce qui interpelle c’est que visiblement certaines personnes se considèrent toujours propriétaires même des choses qu’elles jettent. Pourtant, une fois jetées, elles ne sont plus à personne. »

« Le porte-parole de Carrefour Belgique, la presse et le Ministère public ont tous dit la même chose : ce qui se trouve dans le conteneur n’est plus propre à la consommation et on ne peut plus y toucher, un point c’est tout. »

« Pourtant les produits dont la date est périmée ne sont pas nécessairement mauvais. Il faut faire preuve de bon sens. Et on peut dire qu’en nourriture, je m’y connais. L’argument du Ministère public était que je mettais ma santé en danger. Il faut savoir que celui qui conserve mal ses aliments court un risque beaucoup plus grand. Qui les protège ? Faire croire aux gens qu’on les protège en indiquant une date sur l’emballage, c’est n’importe quoi. Lorsqu’il s’agit de nourriture, je n’ai de conseils à recevoir de personne quant à ce qui est bon ou pas pour ma santé. »

Perches destructrices

« Lorsqu’on voit le nombre d’injustices sociales commises dans le Tiers-Monde pour maintenir à niveau la production alimentaire, le gaspillage alimentaire ne me paraît pas si innocent. En été, on trouve souvent une montagne de perches du Nil dans les conteneurs. Avez-vous vu le documentaire Le cauchemar de Darwin sur le lac Victoria en Tanzanie ? L’élevage de perches a détruit tout l’écosystème. Et les quantités de perches trouvées en magasin sont si importantes qu’on ne parvient pas à les écouler. »

« Il faut savoir que la nourriture jetée est répercutée sur le prix des produits. Et cela, la plupart des gens l’ignorent. Ainsi, votre caddie vous coûte un quart plus cher qu’il ne devrait. Je me demande pourquoi les gens ne disent rien, pourquoi on n’en parle jamais dans la presse. Plus vous vous intéressez à ce problème et plus vous vous posez de questions. »

« Emporter et réutiliser des aliments ramassés dans un conteneur est donc une manière d’aborder le problème. Cela ne le résoudra pas, mais ca le rendra plus visible. Au moment de l’épidémie de bactérie ECEH il y a quelques mois, l’opinion publique s’est indignée des tonnes de concombres jetées à la poubelle. Pourtant, c’est le cas toute l’année. Et c’est tellement courant que pour certaines personnes c’est devenu une chose quasi normale. »

« Le côté positif dans toute cette histoire, c’est qu’elle a ouvert le débat sur le problème du gaspillage alimentaire et de l’hypocrisie qui l’entoure. Y compris l’hypocrisie des organismes de bienfaisance. Lorsqu’on connaît les sommes d’argent astronomiques en jeu dans le milieu de la bienfaisance et les sommes d’argent que représente le gaspillage, on se demande qui se moque de nous. Si les supermarchés employaient les moyens qu’ils réservent à la bienfaisance - les banques alimentaires par exemple - pour récupérer avec l’aide de bénévoles les aliments jetés, on aurait plus qu’assez pour tout le monde. »

Je veux éviter les troubles

« J’ai reçu de nombreuses marques de soutien. Et j’avoue que cela m’a plutôt surpris. Cela allait des jeunes écolos, aux altermondialistes en passant par les organisations sociales et gens de gauche... Tous ceux qui sont confrontés à la vulnérabilité sociale ont réagi. Il y a également toutes ces personnes qui ont réagi dans la presse et se demandent ce qui va se passer pour les autres si celui qui prend un paquet de muffins écope de six mois avec sursis. En effet, difficile d’envisager les deux choses séparément. Pour moi, cela prouve clairement que la justice n’est ni vraiment objective ni vraiment indépendante, au contraire elle se laisse diriger par certains groupes. Ce qui est vraiment préoccupant. »

« Sur Facebook, Dominique Willaert (Victoria Deluxe, Table Ronde des Socialistes, NdlR) parle de justice de classes. Il appelle à démolir le Palais de justice si je ne suis pas acquitté. Je ne sais pas trop bien comment réagir face à ce genre d’attitude. Le 3 janvier, le jour où l’affaire a été examinée en appel, nous avons mené, avec une petite centaine de personnes, une action plus sage dont on a parlé dans plusieurs médias. Mais parmi ces personnes se trouvaient quelques têtes brûlées. Je ne voudrais pas que les gens aient des ennuis par la suite. Cela me fait un peu peur. Je trouve important que l’on s’intéresse au problème du gaspillage alimentaire, mais jamais je n’aurais imaginé que cela puisse prendre de telles proportions. »

Des nuits sans sommeil

« Tout mouvement a besoin d’icônes. Et pour certains, je suis en quelque sorte devenu cette icône. Heureusement, je suis entouré de personnes qui m’aident à garder les pieds sur terre. Car c’est assez flatteur. Les gens sont aimables, ils vous écoutent et veulent connaître votre histoire. Face à toutes ces marques d’attention, et notamment ma nomination au Prix Solidaire 2011, je me dis que cela en vaut la peine. Que toutes ces nuits sans sommeil n’ont pas servi à rien. Souvent je me suis demandé si je n’étais pas allé trop loin. J’ai fait des choses dont je n’avais pas toujours pleinement conscience. Et j’y ai laissé des plumes. Lorsqu’on se retrouve sur le banc des accusés et que le procureur déballe tout votre passé devant la salle, cela fait mal. »

« J’ai deux filles et aussi un fils de 8 ans, pour lequel j’ai entamé il y a huit ans une procédure de reconnaissance en paternité. Et je crains que toute cette histoire ait un impact négatif. Sans oublier que je n’ai jamais été un saint. Au contraire. J’ai causé du tort à certaines personnes. Et ces personnes trouvent peut-être étrange que soudainement je sois devenu quelqu’un. »

« Tout est allé très vite. Quant aux médias, seul le côté piquant les intéresse. Le problème du gaspillage alimentaire et la manière dont certains se comportent avec la nourriture n’intéressent pas les lecteurs. »

« J’ai fait ce que j’avais à faire même si je suis condamné. Ce qu’il faut à présent c’est trouver le moyen d’obtenir de nouvelles normes sur le recyclage des aliments. Trouver un moyen d’inciter les producteurs et les commerçants à moins gaspiller. C’est cela le plus important. »

Soutenons  Steven
Ce 8 février, la cour d’appel de Gand se prononcera sur le cas de Steven De Geynst. Venez l’encourager et le soutenir. Le jugement sera prononcé à 14 h. Les sympathisants se sont donné rendez-vous à 13 h devant le palais de justice (Koophandelsplein 23 à Gand).
Un fonds de soutien a également été créé pour aider Steven De Geynst à supporter ses frais de justice et autres : compte n° 363–0491356–91


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