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25 janvier 2012 16:39 | Il y a : 120  jour(s)
| Thème: Belgique, Campagne c'est leur crise, Services Publics, Syndical, Belgique

Services publics :: “Geler nos moyens, c’est embêter toute la population”

Chaque jour ils sont là pour vous: les transports en commun, les administrations, les CPAS, les pompiers, la police… bref les services publics. Mais pour trouver ses 11 milliards d’économies, le gouvernement vient de décider de geler les budgets. Réaction d’Alain Lambert et Francis Wégimont, vice-président fédéral et responsable de l’inter-régionale wallonne de la CGSP.


« Pas mal de gens se braquent contre les grèves, constate Alain Lambert. Mais ils ne voient pas que, s’il y a moins de moyens pour faire fonctionner le service, la qualité va baisser pour l’ensemble de la population. » (Photo Nicolas Patte)

Le gouvernement veut réaliser une économie de 235 millions d’euros à la SNCB. Cela constitue une grave menace pour l’emploi de nombreuses personnes, et des inconvénients pour les usagers : moins de gares, de trains, des lignes supprimées, etc. (Photo Solidaire, Salim Hellalet)

L’accord gouvernemental prévoit toute une série de mesures qui vont toucher les services publics tant au niveau du personnel qu’au niveau du fonctionnement. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Alain Lambert. Nous sommes persuadés que les services publics seront les plus durement attaqués par le gouvernement papillon. Que se soit le service en lui-même ou le personnel qui le rend.

Tout d’abord, en matière de pensions des agents des services publics. La loi est écrite, elle a été votée, il manque cependant encore les arrêtés d’exécution. Le gouvernement a imposé cette loi à la hussarde, sans concertation aucune, ce qui mène inévitablement à toute une série d’anomalies et même d’erreurs qu’il reconnaît maintenant et doit corriger.

C’est peut-être anecdotique, mais le 22 décembre, jour de la grève, il y avait réunion du comité A (organe de concertation le plus élevé au niveau des services publics). Le ministre des pensions y était en personne pour y faire passer des points qui concernaient les pensions. Mais, contrairement à ce que la loi impose, nous n’avions reçu ni convocation formelle pour en discuter, ni documentation. La réunion avait pour unique sujet officiel la suppression de la possibilité d’une sixième année d’interruption de carrière, sujet qui relève de la ministre de l’Emploi. Mais le ministre des pensions a voulu parler de la loi qu’il comptait faire passer. Les syndicats ont refusé d’en parler officiellement, puisque le sujet n’était pas prévu à l’ordre du jour. Mais on l’a quand même écouté ce qui nous a permis de comprendre qu’il ne maîtrisait pas du tout ses dossiers car à chacune des questions techniques des syndicats, il fouillait désespérément ses papiers sans jamais apporter de réponse.

Le texte de la loi soulève des problèmes juridiques. Pas de problème, dit le ministre, on va écrire une autre loi programme pour corriger la première. Le jour de la grève, le jour du débat au parlement sur le sujet, alors que la loi n’est pas encore votée, il reconnaît lui-même qu’il faudra la changer car elle est mal ficelée. C’est quand même fort de café ! Car cette loi concerne l’allongement de la carrière jusqu’à 62 ans, l’obligation d’avoir 40 années de service pour obtenir l’ouverture du droit à la pension, la modification des interruptions de carrière (un an seulement serait valorisé pour le droit à la pension) et le calcul de la pension sur base des 10 dernières années de service (au lieu de 5 actuellement.) Bref, une loi de droite musclée qui passe dans une improvisation lamentable.

Le gouvernement prévoit aussi de geler les moyens de l’ensemble des services publics. Qu’est-ce que ça représente concrètement ?

Alain Lambert. On peut constater que chaque fois qu’un gouvernement, quel qu’il soit, doit serrer la vis, il essaye d’abord d’aller chercher le plus possible dans le privé, au moyen des accords interprofessionnels. Et quand il n’y arrive pas, se retourne vers les services publics. Alors, on vend les bijoux de famille, on privatise, on détricote les services publics et ce,quelque soit le parti au pouvoir. Mais aujourd’hui, on va plus loin, on est vraiment en train de les massacrer.
On parle par exemple de régionalisation de toute une série de services. Mais avec seulement 90% de l’enveloppe budgétaire nécessaire. Donc on va devoir rendre les mêmes services, avec moins de moyens. Et avec quel  personnel, qui aura quel statut? Va-t-on garder les agents statutaires, ou bien aurons-nous des contractuels, dans des structures parapubliques, voire privées de type ASBL ? C’est le flou total.

Pouvez-vous nous donner un exemple concret ?

Alain Lambert. Prenons les allocations familiales. Les bâtiments actuellement occupés par ce service sont fédéraux. Puisque le service va être communautarisé, il devra quitter les bâtiments et trouver d’autres sièges. Il faudra trouver de nouvelles infrastructures. On ne sait pas si les autorités fédérées vont garder le personnel actuel ou si elles comptent embaucher des nouveaux agents, et à quelles conditions. D’éventuels transferts d’agents d’un niveau à un autre sont prévus légalement , mais il faut deux ans de délai pour mettre en œuvre toute la procédure, et on doute que le gouvernement ait l’intention de respecter ce délai.

Le calcul du montant des pensions a également été modifié.

Alain Lambert. Effectivement. Le montant des pensions sera calculé sur base des dix dernières années de carrière au lieu de cinq auparavant. Le résultat sera que les pensions vont diminuer. Nos premières analyses montrent que ce sont les pensions les plus faibles qui vont perdre le plus. Les gens commencent à comprendre le problème et se rendent compte que leur portefeuille va trinquer à l’heure de la retraite.

Quelles seront les répercussions de toutes ces mesures pour les usagers des services publics ?

Alain Lambert. Pas mal de gens se braquent contre les grèves. Mais ils ne voient pas que s’il y a moins de moyens pour faire fonctionner le service la qualité va baisser pour l’ensemble de la population. D’autant que si les agents perdent leur statut public ils seront soumis aux mêmes exigences de rentabilité que dans le privé, le service deviendra commercial, et donc les usagers, qui seront devenus des clients, paieront la note. Concrètement : le gouvernement prévoit 253 millions d’euros d’économies dans les chemins de fer. Cela veut dire supprimer des gares, des lignes,  augmenter les tarifs, supprimer des trains ou moins souvent les nettoyer… Et ne parlons pas de la suppression du personnel avec tous les problèmes de sécurité que cela engendre. Même chose pour les bus. Il n’y a encore rien sur papier, mais c’est chaque fois le même scénario. Il y aura aussi des files plus longues dans les administrations, des délais d’attente plus longs…

Les travailleurs des services publics ont fait une grève remarquée le 22 décembre. Est-ce que ça a vraiment changé quelque chose ?

Alain Lambert. Oui. La grève du 22 décembre fut une réussite et elle a changé beaucoup de choses. A commencer par l’approche politique. Les nouveaux ministres se prennent pour superman et se moquaient bien du dialogue social si particulier dans le secteur public. Ils n’avaient aucun respect pour les organisations syndicales. Ils s’imaginaient qu’ils pouvaient snober la négociation impunément. Mais la loi impose une négociation formelle avant de changer quoi que ce soit en matière d’organisation du travail et de pensions dans les services publics. Maintenant que la grève a fait mal à l’économie, ils changent de stratégie. Le lendemain de la grève, nous avons été contactés par Van Quickenborne en personne, il est venu ici, dans nos locaux, place Fontainas à Bruxelles. Il nous a promis un dialogue (un peu tard, mais soit) ainsi que Bogaert, le secrétaire d’Etat à la Fonction publique. Anne Demelenne, notre secrétaire générale, nous envoie le même message : depuis la réussite de la grève du 22 décembre, on sent un changement d’attitude de la part du gouvernement et des patrons, ils savent qu’ils doivent tenir compte de nous. On nous rappelle à la table des négociations. Donc, à ceux qui disent que la grève n’a servi à rien, je réponds que les faits prouvent le contraire.

Mais avez-vous vraiment la possibilité de négocier quelque chose ? Pensez-vous pouvoir changer quelque chose sur le fond ?

Alain Lambert. Ce qui est sur la table des négociations actuelles, ce sont les pensions et les interruptions de carrière. Comme ils se sont rendu compte qu’ils ne savent pas bien gérer les dossiers, ils sont intéressés par nos remarques, de telle manière à pouvoir corriger. Nous ne sommes pas dupes. La loi est passée, certes, mais puisqu’il y a sept à huit arrêtés d’application à prendre, nous allons essayer de multiplier les exceptions et dérogations de sorte que les réglementations actuelles soient le moins possible affectées. Il y a toutesfois des dispositions prises qui seront difficiles à bouger, nous en sommes conscients.

Le ministre des pensions a voulu « ménager » l’accès à la pension anticipée pour certaines catégories de travailleurs (conducteurs de train, policiers, militaires). Le choix des conducteurs de train n’est pas le fruit du hasard. Mais il oublie plein d’autres catégories comme par exemple, les poseurs de voie qui sont au boulot jour et nuit par tous les temps. Passer à 40 ans de carrière, c’est souvent devoir travailler jusqu’à au moins 63 ans pour avoir une pension complète. Même chose pour les infirmières qui devraient encore soulever et laver des malades à 62 ans, les instituteurs qui devraient gérer des classes de plus en plus nombreuses à plus de 60 ans. Etc… Ça, les affiliés ne l’acceptent pas.

Francis Wégimont. Maintenant, nous savons que ça n’ira pas tout seul. Tous les arrêtés d’exécution sont le résultat d’un accord interministériel, c’est-à-dire d’un savant équilibre entre tous les partis au pouvoir, qui mettent alors une proposition commune sur la table. En fait, c’est des pouvoirs spéciaux déguisés, puisque c’est le résultat d’un compromis entre six partis qui ne veulent rien changer. Et on risque de servir d’alibi. On ne pourra plus dire qu’on n’a pas été consultés, mais ils oublieront de préciser qu’ils ne nous ont pas laissé de marge de négociation.
En 1999 lors de la réforme des polices après l’affaire Dutroux, nous avons été confrontés au même genre de scénario. Les partis politiques ont élaboré un savant dosage entre les différentes sensibilités et nous l’ont imposé en prétendant qu’il était impossible de rompre l’équilibre. A la CGSP, nous avons dénoncé dans notre périodique et dans la presse les parlementaires qui ont voté cette réforme en leur disant « vous n’aurez plus nos voix ». Nous sommes prêts à le refaire.

Comme l’ont fait récemment des militants de la CGSP en s’invitant aux vœux de nouvel an de Rudi Demotte et Elio Di Rupo.

Alain Lambert. La presse reprend les propos de Di Rupo qui nous dit « vous conduisez les citoyens vers l’abime ». Nous lui répondons: « Et vous, vous les conduisez vers la misère. » Les actions de Tournai et Mons étaient des actions locales des agents des administrations locales, qui sont quotidiennement en confrontation directe avec les bourgmestres et autres mandataires socialistes et qui sont outrés des orientations politiques  l’appareil.  A Mons, fief de Di Rupo, il n’y a plus d’action commune depuis longtemps. (Elle réunissait PS, FGTB et Mutualité socialiste, ndlr)

Francis Wégimont. A Liège elle existe toujours, mais en interne on a parfois de fameuses engueulades. Les syndicalistes n’ont plus beaucoup à dire dans les structures du PS. Ils sont marginalisés par l’appareil. Nous sommes parfois « invités », quand ils sont sûrs que nous serons d’accord avec eux. Personnellement, je suis affilié au PS, mais pas inféodé. Comme ça je garde mon mot à dire dans les réunions, et ils ne peuvent pas me faire sortir.

Alain Lambert. Je n’avais jamais pensé qu’un gouvernement avec un Premier Ministre PS oserait aller aussi loin dans la régression sociale et, de surcroit, passer en force sans négociation. C’était un véritable choc et nous ne nous sommes pas gênés pour leur dire notre façon de penser. Les socialistes nous disent « la méthode, c’est pas nous,  c’est Van Quickenborne ». Mais sur le fond, ils ajoutent « on ne sait pas faire autrement, c’est la pression de la Commission européenne, les agences de notation, … ». Au comité A, ils nous disent qu’ils vont réfléchir à la gravité du drame social que certaines dispositions vont engendrer, mais ils refusent de s’engager sur le terrain des dérogations pour des raisons budgétaires. A ce jour, nous n’avons toujours pas de proposition de texte à négocier. Devant nos récriminations, les élus socialistes sont prêts à se lamenter sur le sort des victimes qu’ils ont eux-mêmes créées (“nous comprenons les syndicats…”) Mais tout ce qui compte pour eux, c’est l’image qu’ils présentent au public, pas la réalité de leurs actes. Mais que voulez-vous qu’on fasse avec ça en négociation syndicale? Franchement, de ce gouvernement-ci, on n’attend plus rien du tout.

Quelle alternative envisagez-vous ? Faire tomber le gouvernement ?

Alain Lambert. On est un peu dans l’impasse. Car si le gouvernement tombe, on n’est pas sûr que le suivant ne sera pas plus à droite.

Francis Wégimont. Il faudrait que la vraie gauche reprenne des plumes, mais pas à coup de slogans comme elle le faisait ces dernières années. Le PS a besoin de se faire aiguillonner. .

Alain Lambert. La solution n’est pas dans ces politiques de droite. Même les économistes reconnaissent que l’austérité n’est pas la panacée. Alors qu’il faut convaincre les gens d’arrêter de suivre la parole divine du marché, de sortir de la pensée unique, l’appareil du PS signe pareil accord de gouvernement ! Ce PS-là n’est plus socialiste sur le fond. Les électeurs sont déboussolés: gauche et droite mènent une politique de droite.

Francis Wégimont. Les gens ne savent plus sur quel pied danser et risquent de se tourner vers l’extrême-droite.

Le PTB soutient les travailleurs dans leur lutte contre les mesures d’austérité. Est-ce important pour vous ?

Alain Lambert. Le travail réalisé par Marco Van Hees est exceptionnel. Il maîtrise très bien ses dossiers et il sait grâce à ses livres expliquer très clairement des choses parfois compliquées. Et ce travail fait que les anciens slogans comme « faites payer la crise aux riches » deviennent compréhensibles et donc crédibles pour le citoyen lambda.

Francis Wégimont. Nous ne devons pas laisser le champ libre à un seul « grand » parti de gauche, car il finit par se croire tout permis et il nous chie dans les bottes. Je pèse mes mots. D’un côté ils disent qu’ils nous comprennent, puis ils votent quand même les mesures. C’est inacceptable. Et un parti comme le PTB remplit très bien son rôle en dénonçant ces pratiques.

Comment voyez-vous la suite du mouvement après la grève du 30 janvier ?

Alain Lambert. D’abord, on fait le maximum pour réussir le 30; mais tout ne sera pas fini le 30. Le ministre Chastel annonce 2,5 milliards d’austérité supplémentaires. Avec pareil gouvernement, ils proposeront encore d’aller chercher ça  chez les petites gens, chez les travailleurs et pas chez les nantis, dans les banques. On parle aussi d’une attaque contre l’index. Un nouveau saut d’index ! Ça, ça concerne tout le monde, travailleurs du public, du privé, et allocataires sociaux. Nous évaluerons l’impact de la grève du 30, le résultat des discussions actuelles mais il faudra très certainement encore se fâcher. De nouvelles actions ne sont donc pas impossibles.


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Jean, 27-01-12 17:05:
Merci pour cet article clair précis et mobilisateur.
Les travailleurs tant du secteur public que privé sauront faire la part des choses.
Nous avons subi des décennies d'austérité, faut-il rappeler les pouvoirs spéciaux, les accords de Val-Duchesse, le Plan Global, le Pacte des Générations et la Crise Bancaire.
Alors ça suffit et cette première action a toute sa légitimité.
Jean LIZEN.
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