
60 %. C’est le pourcentage de salariés bénéficiant en 2010 d’un CDI en Allemagne, contre plus de 85 % dix ans plus tôt. Aujourd’hui, dans la cité de Herne, une personne sur cinq vit sous le seuil de pauvreté. (Photo Masteruser1999)
« J’ai peur que cette fois ça se passe très mal pour l’usine de Bochum. » Hans Weigert (42 ans) travaille sur l’une des chaînes de montage d’Opel dans la ville, berceau du groupe. La direction se livre à un chantage sur les salariés et le syndicat IG Metall, menaçant de fermer le site s’ils ne sont pas prêts à accepter de nouvelles amputations de leurs rémunérations.
Le constat est simple : l’entreprise fournit l’ensemble du marché européen en véhicules moyenne gamme, dont la demande recule fortement partout. Hans habite, comme de nombreux ouvriers d’Opel, à Herne, cité moyenne (160 000 habitants) au cœur du Land très industrialisé de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Et son inquiétude est d’autant plus vive qu’il craint d’être entraîné dans la même spirale que sa compagne Lisa (38 ans). Elle a vécu, elle, un véritable déclassement social sous le coup des réformes du marché du travail inscrites, dès le tournant des années 2000, sur le fameux agenda 2010 de l’ex-chancelier Gerhard Schröder, démontage social en règle poursuivi par Angela Merkel.
Hans nous emmène à Herne. Pour une visite de sa ville, littéralement malade d’un « modèle », présenté par le président français, Nicolas Sarkozy, (tout comme les politiques belges, d’ailleurs, NdlR) comme le seul choix possible. Suivez le guide.
Lisa Weigert, employée jadis dans une entreprise qui assurait la restauration à la cantine des ouvriers de l’usine Opel, a été licenciée en 2005 et n’a retrouvé depuis lors que des « minijobs ». Comprenez des emplois à temps partiel rémunérés pour un maximum de 400 euros par mois. Les employeurs, parfois des grandes entreprises ou l’un de leurs sous-traitants, ne payent qu’un forfait minime en guise de cotisations sociales. Objectif officiel : « Renforcer l’employabilité. » Traduisez : développer la flexibilité pour tailler dans les « coûts salariaux ». On compte plus de 11 000 titulaires de minijobs à Herne (7 millions dans toute l’Allemagne).
« Nous avons un crédit pour la maison. Il faut se serrer la ceinture sur à peu près tout », souligne Hans qui, toutefois, relativise aussitôt, sourire aux lèvres : « Nous, on s’en sort. Pour d’autres, c’est une vraie descente aux enfers. » Ceux auxquels il fait allusion sont totalement tributaires des minijobs, de l’intérim ou de toute une panoplie d’emplois ultraprécarisés. Au total, plus du tiers de la population de Herne est concerné (un chiffre qui place la cité tout juste au-dessus du niveau de la moyenne nationale).
Siège du syndicat VerDi, dans la Brunnen Strasse. Norbert Arndt relève la banalisation d’un phénomène devenu un « vrai poison pour la cohésion de la société ». « Le contraste est insupportable », précise-t-il en évoquant une région qui abrite à la fois les fleurons de l’industrie exportatrice (ceux-là mêmes qui ont boosté la croissance de l’économie de 3 %) et une misère sociale qui ne cesse « d’étendre sa marque sur la ville ». Le terme « Aufstocker » (cumulard) est apparu pour désigner une catégorie de salariés très spéciaux : leur rémunération nette se situe en dessous des minima sociaux et ils sont autorisés, moyennant une série de démarches bureaucratiques aussi épuisantes qu’humiliantes, à compléter leurs revenus en sollicitant les services de l’administration. On recense quelque 3 400 « Aufstocker » à Herne. Leur rémunération brute est inférieure ou égale à 6 euros de l’heure.
Karlheinz (52 ans), lui, est à 1 euro de l’heure. Ancien employé chez Opel dans la même entreprise que Lisa, il a dû accepter de nettoyer les plates-bandes des espaces verts de la cité, contre cet euro « augmenté » du maintien du versement de l’aide sociale, la seule indemnité qu’il puisse toucher après un an de chômage. « Je n’ai pas eu le choix, explique Karlheinz, c’était ça où on me coupait complètement les vivres. » La loi Hartz IV oblige en effet les chômeurs de longue durée à accepter n’importe quel travail, quelle que soit leur qualification. « Moi, j’appelle cela du travail forcé », s’exclame Norbert Arndt, qui dénonce une violation de la charte de l’ONU sur le droit du travail. 1 200 habitants de Herne sont logés à cette enseigne-là.
Une étude récente, commanditée par le Land, montre que plus de 18 % des habitants de la ville sont aujourd’hui au-dessous du seuil de pauvreté. Une des responsables du bureau d’urbanisme de la municipalité explique, désabusée, que les stigmates de la pauvreté apparaissent à chaque coin de rue : « Les magasins chics ou même de moyenne gamme, dit-elle, ont presque tous disparu et les discounters poussent comme des champignons. » Dans les rayons du magasin Kiki, dernier arrivé en date, des jupes, des pantalons, des chemisiers, fabriqués au Bangladesh, sont vendus ici entre 6 et 15 euros pièce. Soupes populaires, distributions alimentaires, de vêtements de l’ONG Caritas ou de la Croix-Rouge sont « de plus en plus fréquentes », relève Norbert Arndt, en appuyant sur les dernières syllabes comme pour mieux relever la gravité incongrue du phénomène.
Plus grave, plus incongru encore, cette scène qui se déroule, sous nos yeux, au buffet de la gare principale : un vieil homme surgit pour enfourner vite dans son sac quelques canettes métalliques ou de plastique restées éparpillées sur les tables avant de s’esquiver, livide, comme un voleur. Explication : il complète sa très maigre pension en ramassant ces canettes qu’il ira échanger contre une « consigne » de 15 centimes d’euro.
Les emplois partiels et autres minijobs ne permettent pas d’obtenir suffisamment de points pour bénéficier d’une retraite à taux plein, sans décote, pour laquelle il faut avoir cotisé quelque quarante-cinq ans. Une privatisation partielle du système de retraite a encore aggravé la situation de ceux qui n’ont pas eu les moyens de se payer une retraite complémentaire privée. Résultat : des milliers de seniors sont contraints de pratiquer la chasse aux canettes pour survivre…
Herne vit déjà à l’heure du « frein à dette », cette règle d’or que Berlin voudrait voir introduite dans la Constitution de tous les pays de la zone euro. D’où un chantage terrible exercé par le Land ou l’État fédéral contre la commune surendettée. Ils ne lui accordent leurs dotations de fonctionnement qu’en contrepartie d’économies considérables sur tous les budgets. Veronica Buszewski est enseignante et conseillère municipale de Die Linke à Herne. La comparaison pour elle coule de source : « Oui, lâche-t-elle, c’est bien ce modèle-là. Nous vivons à notre échelle exactement ce que vit la Grèce. »

La direction de General Motors, qui contrôle la marque Opel, impose un chantage : le maintien de l’emploi contre des réductions de salaires et de primes. (Photo Janni)
Le groupe automobile, dont les exportations sont en chute, voudrait imposer une nouvelle baisse de la rémunération des salariés.
La peur suinte derrière les murs de briques du bâtiment central de l’usine Opel de Bochum, berceau du groupe. Ici sont assemblés les Safira et autres modèles moyenne gamme du groupe. Mais le marché européen de l’automobile, sur lequel ils sont exportés, donne de sérieux signes d’essoufflement. Alors que l’usine affiche une capacité à produire 250 000 véhicules par an, les anticipations tablent, en l’état actuel du rythme des ventes, sur seulement 160 000 véhicules pour l’année 2012.
Du coup, la direction de General Motors, qui contrôle la marque, a relancé son chantage à l’emploi. Elle n’avait accepté le maintien du site de production en 2008-2009, au plus fort de la crise, qu’à la condition que les salariés et leur syndicat IG Metall entérinent un gel des salaires, une division par deux de leurs retraites complémentaires maison (200 euros contre 400 autrefois pour un « pensionné moyen » ayant travaillé sur la chaîne de montage). Et une réduction substantielle des primes de Noël et de congés d’été.
Dietmar Hahn, conseiller d’entreprise, IG Metall, ne cache pas sa colère : « Bien que nous soyons parvenus sous le niveau des accords tarifaires de la branche automobile, ils exigent de nouveaux sacrifices. C’est injuste, insupportable et suicidaire pour l’entreprise elle-même. » L’introduction d’un système complexe de « compte temps » répartissant la charge de travail sur l’année a déjà eu pour conséquence d’abolir le paiement en heures supplémentaires au-delà des 35 heures hebdomadaires, règlementaires dans toute la métallurgie allemande. La direction souhaite aller encore plus loin pour « assouplir » les rémunérations en fonction des commandes et économiser sur tous les postes de travail.
« On va mourir guéris, traduit Dietmar Hahn. On aura tellement rogné sur les salaires, les primes et les investissements que l’entreprise va en crever. » Et il dénonce « l’incompétence » des dirigeants, « obsédés uniquement par la rentabilité immédiate des installations ».
Les négociations s’annoncent rudes. IG Metall, qui organise quelque 80 % des 5 000 salariés de l’usine, entend faire grandir la résistance en prenant le contre-pied d’un nouvel écrasement des salaires. Pour la sauvegarde de l’emploi et du site.
Ces deux articles sont repris du quotidien français L’Humanité n° 20846 du mercredi 1er février 2012.