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23 décembre 2011 10:18 | Il y a : 153  jour(s)
| Thème: Jeunes, Belgique, Jeunes, Pensions

Réforme des pensions : ou comment le gouvernement Di Rupo prend l’avenir des jeunes en otage

« Aucune catastrophe sociale, aucun sacrifice généralisé n’est inévitable, à condition de rompre avec la logique patronale du tout à la compétitivité » écrivent Aurélie Decoene et Jouwe Vanhouttegem, présidente et vice-président de Comac, le mouvement de jeunes du PTB, dans une carte-blanche publiée en partie dans le Morgen. Voici la version intégrale.

Aurélie Decoene et Jouwe Vanhouttegem

Le débat sur la réforme des pensions s’est cristallisé, en Flandre particulièrement, sur la thèse d’un clash intergénérationnel. Les plus âgés, représentés par des organisations d’un autre âge, seraient arc-boutés sur leurs acquis, désormais impossible à défendre. Les jeunes seraient les grands gagnants – et partant, les grands demandeurs – de cette « nécessaire » réforme des pensions. On oppose donc les générations entre elles : les aînés doivent payer aujourd’hui, pour des jeunes qui sinon demain ne s’en sortiront plus.

Les réformes actuelles seraient donc dans l’intérêt des jeunes. Vraiment ? Ca ne nous semble pourtant pas être le cas : ni pour les prochaines années, ni pour le futur lointain – mais déjà angoissant – où nous prendrons notre pension.

Notre avenir en otage, dès aujourd’hui

Premier élément : le nombre de jeunes au chômage ou bloqués dans des emplois précaires. 1 jeune sur 5 est sans emploi et 2 autres des 5 est sous contrat précaire. Pourquoi faire travailler nos parents plus longtemps, alors que 200.000 jeunes sont pour l’instant exclus du marché du travail ? Comment peut-on à ce point compartimenter le débat sur la répartition du temps de travail au point de n’accepter aucun lien entre la mise au repos des aînés et la mise au travail des plus jeunes ? Même J. Hindriks, de l’Institut Itinera – qui n’a pas pour habitude de se profiler à gauche – a récemment confirmé que retarder le départ à la retraite des seniors va aussi retarder l'arrivée des jeunes sur le marché de l'emploi. Avec toutes les conséquences qui en découlent pour (ne pas) pouvoir s’installer et fonder une famille. Et on dit que la réforme des pensions serait à l’avantage des jeunes ? 

Deuxième élément : laisser autant de jeunes sur le carreau répond à des intérêts spécifiques. Quelle est donc la logique de vouloir maintenir les aînés au boulot alors qu’il manque de place pour les jeunes ? Les employeurs n’hésitent pas à afficher leur angoisse de voir le rapport entre actifs et inactifs se détériorer et de développer ainsi un « stress salarial » : s’il y a moins de chômeurs, il y a moins de concurrence et le rapport de force pour négocier des hausses de salaire est plus en faveur des travailleurs. Un but des politiques actuelles – tant en matière de fins de carrière que d’activation des chômeurs – est donc de mettre un maximum de gens sur le marché du travail, où ils seront mis en concurrence les uns avec les autres. Avec une pression maximale pour qu’ils acceptent n’importe quel emploi, à n’importe quel salaire, n’importe quel horaire et à n’importe quelle distance du lieu de domicile. Et on dit que la réforme des pensions serait à l’avantage des jeunes ?

Notre avenir en otage, pour le futur aussi

« C’est normal de travailler plus longtemps puisqu’on vit plus longtemps ». Un argument de poids apparemment : que pourrait-on donc invoquer contre la démographie ? Pourtant, c’est loin d’être aussi évident. Les moyennes ont en effet l’habitude de cacher bien des réalités.

La première de ces réalités est que si l’espérance de vie n’est pas indépendante de la situation sociale de chacun, l’espérance de vie en bonne santé est encore bien plus inégalitaire. En 1994, l’écart entre l’espérance de vie en bonne santé d’une universitaire était de 11 ans plus élevé que celle d’une femme non diplômée. En 2010, cet écart est monté à 18 ans. Il est inadmissible que ces différences, qui reflètent les différences de vie et de travail entre classes sociales, soient si grandes. Tout comme il est inadmissible que les réformes actuelles n’en tiennent aucunement compte.

La seconde de ces réalités est que 3 travailleurs sur 4 entre 50 et 55 ans ont une à plusieurs maladies chroniques, que 44% jugent que leurs conditions de travail les empêchent de travailler plus longtemps et que 49% trouvent la pression qu’ils subissent au travail insurmontable. Comment peut-on ne pas se soucier de telles statistiques ? Comment peut-on penser que la tendance à l’allongement des carrières va apporter des réponses à ces problèmes ? Comment peut-on, dans ces conditions, vouloir faire travailler les gens plus longtemps sur base du simple prétexte que l’on vit plus longtemps ?

Les réformes actuelles vont qui plus est faire baisser le montant des pensions. On pousse dès lors de plus en plus les gens à épargner individuellement pour leurs vieux jours. Dès leur arrivée sur le marché du travail, de nombreux jeunes sont déjà à se poser la question de leur épargne retraite. Mais où va-t-on ? A quoi bon individualiser une problème qui pourtant collectif dès lors qu’il concerne chacun d’entre nous ?

A suivre la logique actuelle, la majorité des jeunes d’aujourd’hui arriveront à l’âge de la pension à passé 70 ans, encore plus épuisés et malades que les aînés d’aujourd’hui. Tout ça pour toucher un montant tendant à la baisse et qui condamne déjà aujourd’hui près d’un pensionné sur quatre à la pauvreté.

Un financement réellement impossible ?

« Oui, mais il n’y a pas d’autre solution : c’est ça où la faillite complète de notre système de pensions. » On nous dit que les acquis gagnés dans le courant du 20e siècle ne sont plus dans nos moyens aujourd’hui. Alors même que nous produisons deux fois plus de richesses que dans les années 1980 ? Pourquoi est-il tellement difficile d’admettre que le problème n’est pas la taille du gâteau, mais la manière dont il est réparti ? Sans doute parce que l’enjeu des réfomes actuelles est justement de rendre cette répartition encore plus inégale ? On nous dit que la pyramide des âges s’inverse, qu’on sera toujours moins à travailler pour payer toujours plus de retraités. Mais pourquoi fait-on l’impasse sur les gigantesques gains de productivité faits les dernières décennies ? A croire qu’être ministre ou expert consiste à ne penser qu’en une seule dimension. Oui nous serons relativement moins d’actifs à l’avenir, mais qui auront entre les mains une technologie permettant de produire encore plus qu’avant.

Il faut également relativiser l’image soigneusement entretenue d’un tsunami de vieux à venir. On ne peut pas se limiter à comparer le nombre de 65+ à la population en âge de travailler. Ce qui est réellement pertinent à comparer, c’est le nombre de personnes qui sont effectivement au travail par rapport à celles qui ne le sont pas (enfants, étudiants, chômeurs, pensionnés). Il y a aujourd’hui 100 personnes au travail pour 140 qui ne le sont pas. Dans 20 ans, ce ratio passera à 100 pour 144 et dans 50 ans, à 100 pour 151. Cela correspond à 3,8% du PIB en plus à investir dans les pensions pour dans 20 ans, soit environ 13 milliards. Un défi, certainement, mais loin d’être insurmontable à côté des 7 milliards annuels de réduction de cotisations sociales accordée au patronat et des 8 autres milliards que rapporteraient une taxe des millionnaires.

Jeunes et vieux, côte à côte pour résister

Aucune catastrophe sociale, aucun sacrifice généralisé n’est inévitable, à  condition de rompre avec la logique patronale du tout à la compétitivité. Le débat qui se pose aujourd’hui est un débat de société, que les trop nombreuses « évidences » véhiculées par les grands actionnaires et l’establishment politique – qui lui peut prendre une pension complète après 20 ans de carrière – parviennent encore à masquer. Un débat de société où s’affrontent deux visions diamétralement opposées : l’une qui met en première priorité le profit et les intérêts d’une toute petite minorité, l’autre qui place au centre des préoccupations l’intérêt de la grande majorité de la population.

Le problème n’est pas qu’il n’y a pas de moyens disponibles pour financer un accroissement du coût des pensions. Le problème, c’est que le pourcent le plus riche de la population, qui s’est accaparé 10% de PIB en plus ces vingt dernières années, ne veut pas consacrer de moyens à ce genre de dépense. Pour financer les pensions et mettre les jeunes au travail, il faut procéder à une nouvelle redistribution du revenu national. Il faut arracher une autre répartition des richesses produites. L’abolition du travail des enfants, la journée de 8h et les congés payés ne nous ont pas été offerts, ils ont été obtenus dans la rue. Jeunes et vieux, côte à côte.

 

 

Aurélie Decoene, présidente de Comac, le mouvement de jeunes du PTB

 


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