
Plus de 500 militants progressistes ont répondu présent à la commémoration officielle. Plusieurs « mamans » avaient les larmes aux yeux. (Photo P.C.CO)
À peine arrivé à Kinshasa, une délégation de camarades congolais m’attend à la sortie de l’aéroport. Cela fait 7 ans que je ne les avais plus vus, mais c’était comme si c’était hier. Une veillée est organisée dans le quartier de Matonge où nous avons vécu. Sur grand écran sont projetés quelques conférences de Ludo Martens sur la situation au Congo. Rire généralisé lorsque Ludo fait référence « à ces politiciens congolais qui se prétendaient anti-mobutistes mais qui ont accouru au chevet de l’ex-dictateur malade le jour avant l’entrée des troupes de Kabila à Kinshasa ». Une référence à peine voilée à l’opposant Étienne Tshisekedi. Un vieux monsieur me tire la manche : « C’est ça que nous aimions quand Ludo parlait, il osait dire la vérité et la rappelait à tous ceux qui veulent faire oublier l’Histoire. »
Arrivée à l’église de la Gombe. Un comité organisateur a été mis sur pied afin de permettre à l’ensemble des composantes de la gauche congolaise de pouvoir prendre part à cet événement. « Nous commencerons d’abord par une messe, me lance avec un sourire Albert Mukulubundu, conseiller politique du Premier ministre. Dans de multiples lettres de condoléances que des gens nous ont envoyées, ils demandaient à organiser une messe. C’est leur manière à eux de dire que Ludo représentait beaucoup pour eux. »
Le soir, une commémoration officielle, et laïque celle-là, est organisée. Plus de 500 militants progressistes ont répondu présent. Plusieurs « mamans » ont les larmes aux yeux. « Nous avions rarement vu un Mundele (homme blanc en lingala, NdlR) venir autant dans les quartiers populaires pour donner ses conférences. C’était un homme simple et nous l’aimions beaucoup pour ça », me lance l’une d’entre elles. Prendront la parole plusieurs représentants des mouvements anti-impérialistes congolais : Raphaël Genda, ministre de l’Information sous Laurent-Désiré Kabila ; Jean-Baptiste Sondji, ministre de la Santé à la même époque. L’intervention du secrétaire général du Parti communiste congolais (P.C.CO), Sylvère Boswa, fait monter d’un cran l’ambiance dans la salle. Il faut dire que le P.C.CO est bien représenté dans l’audience. « La patrie ou la mort ! » lance le secrétaire. « Nous vaincrons ! » répondent des centaines de personnes dans la salle.
Beaucoup d’interventions soulignent les efforts de Ludo pour remettre à l’honneur la véritable histoire du peuple congolais, et notamment celle de la résistance au mobutisme et à l’interventionnisme étranger. Lors de cette cérémonie, j’ai eu l’occasion de rappeler que Ludo était aussi un combattant en Belgique et que chez nous aussi Ludo était souvent présent aux piquets de grèves des travailleurs, que ce soit dans les mines ou en sidérurgie. Je devais être à la moitié de mon discours lorsque soudainement l’obscurité la plus totale nous a envahi. Panne de courant ! Dans ce pays où l’on apprend à vivre au rythme des coupures électriques, afin de rebondir dans la nuit, j’ai rappelé que, « lorsque Ludo travaillait à son livre sur Kabila et la révolution congolaise, il continuait de travailler à la lumière de la bougie. En son honneur, on continuera donc les discours sans lumière ».
J'ai rendez-vous le matin à la Télévision nationale congolaise, le matin sur la RTNC 1 et l’après-midi sur la RTNC 2. Il faut dire que Ludo Martens était un habitué des plateaux télé à Kinshasa : « Il décortiquait comme personne d’autre l’actualité de la RDC, me confie le directeur de la deuxième chaîne publique. Que ce soit la position des USA envers la RDC ou la mise en place des Comités de Pouvoir Populaire par Kabila père, M. Martens venait toujours avec une analyse fouillée des événements. »
Sur le retour, nous faisons une halte sur la grande avenue. Le lieu est symbolique. Nous pouvons lire sur la plaque : « avenue Pierre Mulele ». Je me souviendrai toujours de l’émotion de Ludo lors du baptême de cette nouvelle avenue. Pierre Mulele est un maquisard marxiste qui a continué la lutte contre Mobutu après l’assassinat de Lumumba en 1961. 400 000 jeunes anti-impérialistes congolais avaient alors péri lors de l’intervention occidentale permettant à Mobutu d’asseoir son pouvoir. Cette partie de l’histoire était assez peu connue du peuple congolais, vu l’interdiction d’enseigner sur le sujet. Ce vide fut comblé par la sortie du livre Pierre Mulele, ou la seconde vie de Patrice Lumumba, livre basé sur des centaines d’entretiens avec des anciens compagnons de Pierre Mulele rencontrés par Ludo à Brazzaville.
Je fais de multiples rencontres. Nous sommes interpellés des dizaines de fois dans les rues de Kinshasa. Par des professeurs d’université ayant eu l’occasion d’inviter Ludo lors de leur cours, par des responsables de groupes de réflexions dans les quartiers populaires de Kinshasa, par des étudiants ayant vu « Monsieur Martens » passer à la télévision …
Enfin, je ne pouvais pas terminer ce voyage sans aller boire un verre sur la terrasse où j’avais l’habitude de venir avec Ludo. En plein cœur de Matonge, dans le « couloir », comme on appelle cet endroit. Une bonne bière congolaise, il n’y avait rien de tel pour digérer une journée de militantisme au Congo. A la lueur des bougies au pétrole, c’était l’occasion d’échanger de longues heures avec ce grand optimiste qu’était Ludo.
Ludo, on en boit une à la tienne. Compte sur nous, on continuera ton combat.