Beaucoup de mes patients sont d’origine immigrée. Généralement de jeunes familles marocaines de la deuxième ou troisième génération qui, ici à Molenbeek, forment une importante communauté.
Ils me racontent très régulièrement des histoires inimaginables de ce que je qualifierais d’« esclavage moderne » : contrats d’un jour, heures supplémentaires non rémunérées, pas de droit à la maladie, travail au noir avec des salaires de famine de 5 euros de l’heure et que le patron « oublie » régulièrement de payer ou qu’il calcule mal, un C4 soudain et inattendu sans raison claire, trop peu de jours de congé…
Ca me fait parfois penser, en voyant les choses de façon étroite, qu’il y a encore pas mal de racisme, de mépris et d’abus à l’égard des non-blancs (même s’il sont belges et nés ici, je ne parle pas que des sans-papiers) dans notre société.
Cette semaine-ci, j’ai entendu pas mal d’histoires qui m’ont quand même amenée à nuancer ce jugement. Mon collègue Thomas, de Genk, m’envoie l’histoire d’un patient qui travaille dans une fabrique de chaussures. Il habite Genk mais a été muté à Terneuzen, ce qui lui coûte exactement trois heures de temps de déplacement en plus chaque jour. Il travaille entre 12 et 14 heures par jour, 7 jours sur 7. L’homme a à peine le temps de dormir. Il a peur de s’endormir au volant en cours de route.
Rita, une autre patiente de Genk, n’en peut plus, elle non plus. Elle travaille dans le frigo d’un grossiste en viande et doit contrôler et déplacer des paquets de blanc de poulet huit heures par jour, toujours avec le même geste répétitif. Elle a très mal à l’épaule, mais n’ose pas se porter malade. Après deux ans et demi, elle n’a pas encore de contrat définitif et, maintenant qu’elle a quarante ans, en ces temps de crise, elle n’ose plus courir le moindre risque de perdre son boulot.
Karel, notre généraliste de Médecine pour le Peuple à Zelzate, me parle de Jos, un enseignant de 58 ans qui donne cours dans l’enseignement spécial – les jeunes « les plus difficiles ». Il y a quatre ans, il était trop jeune pour prendre sa prépension à 55 ans. Avec les nouvelles mesures gouvernementales, il craint une fois de plus de ne pouvoir arrêter à 58 ans. Il aime son boulot mais, pour des raisons médicales, il lui est vraiment trop pénible de continuer. Et, enfin, il y a Bea, de Lommel : elle a appris que son crédit temps qui lui permet de travailler à mi-temps pour mieux s’occuper de ses deux gosses, va devoir cesser beaucoup plus tôt qu’elle ne l’avait prévu initialement. Elle devra retourner travailler à temps plein pour s’en sortir.
Et moi qui pensais que la crise allait surtout se faire sentir chez les défavorisés de Molenbeek… et que ce n’était pas encore tellement le cas ailleurs. Hormis, bien entendu, les cas qui viennent aux oreilles de la rédaction de Solidaire.
Pour ceux-ci, ma rectification indignée ! La crise commence bel et bien à frapper tous les travailleurs de ce pays. Allez, les gars ! Réveillez-vous !
À bientôt,
Leen