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14 mars 2011 19:46 | Il y a : 1  an(s)
| Thème: Belgique, Belgique, Dossier énergie

Pourquoi les prix du pétrole flambent-ils ?

1,33 puis 1,4 puis 1,5 et aujourd’hui plus d’1,60 euro le litre… Les prix de l’essence ne cessent d’augmenter. Que se passe-t-il ? Vivons-nous un nouveau choc pétrolier ? Les révoltes au Moyen-Orient auraient-elles pour effet de faire grimper les tarifs des consommateurs occidentaux ? Est-ce à cause de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) ? Quel est le rôle des spéculateurs ?

Henri Houben

Le pétrole est une matière sensible. Il intervient dans le transport, dans le chauffage et l’industrie (la pétrochimie notamment). Il représente 28 % de l’utilisation énergétique mondiale. En 2008, les combustibles assuraient 18 % du commerce mondial, pour un montant total estimé à quelque 16 000 milliards de dollars1.

Le pétrole et son prix sont donc un grand enjeu. Plusieurs éléments sont à la source de la hausse des prix du pétrole, mais tous n’ont pas le même poids. C’est ce que nous symboliserons dans la suite de l’article avec les barils, noircis ou non, à côté des différentes causes identifiées.

Les révolutions dans le monde arabe (2 barils)

Le Moyen-Orient et le Maghreb représentent 35 % de la production mondiale de pétrole, 45 % des exportations mondiales et surtout 61 % des réserves prouvées2.

Dès lors, lorsqu’un événement se passe dans les régions susceptibles d’approvisionner la planète, des tensions se passent sur les marchés pétroliers : va-t-on encore être fournis ? Le prix ne va-t-il pas augmenter ? Cela a été le cas en 1973, lors de la guerre du Yom Kippour, puis en 1979 avec le renversement du Shah d’Iran, enfin avec la guerre contre l’Irak en 1990-1991.

Alors, même si la Libye ne produit que 2,1 % de la production mondiale de barils bruts et que l’Egypte, la Tunisie, le Yémen et Bahreïn n’ont qu’un apport marginal, les risques que cela embrase l’ensemble de la région font peur aux investisseurs. Et le prix s’envole.

Le pétrole est une ressource limitée (3 barils)

Beaucoup pensent que le problème pétrolier réside dans le fait que les réserves ne devraient résister que 45 ans. En réalité, c’est une approximation. Et puis, surtout, il y a des découvertes qui, chaque année, amènent de nouvelles possibilités de production. Seulement, première difficulté : depuis le début des années 1990, les gisements nouveaux n’arrivent plus à remplacer assez rapidement les anciens. Ensuite, deuxième souci : les capacités de production augmentent moins vite que la demande. Elles sont déterminées par le nombre et l’ampleur des nappes qui permettent un certain degré d’extraction. En revanche, la consommation augmente avec les besoins économiques généraux. Dans les pays en pleine expansion comme le Brésil, l’Inde ou la Chine, elle est très forte. Le jour où la production ne pourra plus répondre à cette hausse de la demande approche. On appelle cela le « peak oil » ou en français, le pic pétrolier.

Selon l’Agence internationale de l’Energie, la consommation s’est accrue de 2,7 millions de barils par jour en 2010 et il est prévu qu’elle croisse encore de 1,5 million cette année et du même ordre de grandeur pour l’année prochaine. Or, en comparaison, les possibilités productives supplémentaires sont limitées à 6 millions de barils par jour. Moins encore si on enlève la Libye et l’Algérie, où les mouvements pourraient influencer la production. Dans ces conditions : « quand le marché pétrolier opère à la limite de ses capacités d’offre, même la plus petite perturbation peut avoir des effets disproportionné »3.

Le « peak oil » explique donc la montée progressive des cours, comme le montre le graphique ci-contre. On voit clairement une progression nette des prix depuis 2000. Les prix connaissent un premier pic en juillet 2008, avec une frénésie d’achats durant les mois précédents. Puis la bulle retombe brutalement. Et la crise économique implique une chute de la demande. Aujourd’hui, il y a nouvelle flambée, mais elle n’est pas la conséquence du seul « peak oil ». Cette montée brutale ne peut s’expliquer que par la spéculation (voir quatrième cadre).

Evolution du prix hebdomadaire du pétrole brut à l'échelle mondiale (en dollars par baril)
Source : US Department of Energy, Energy Information Administration, World Crude Oil Prices : http://www.eia.gov/dnav/pet/xls/PET_PRI_WCO_K_W.xls

Le pouvoir des pays exportateurs de pétrole (1 baril)

Le rôle de l’Organisations des pays exportateurs de pétrole (OPEP) est aujourd’hui limité. Pour bien le comprendre, il faut revenir un peu en arrière.

1973, premier choc pétrolier. A cette époque, l’approvisionnement en ressources naturelles passait par des contrats entre États, dont le prix était négocié. Mais fin 1973, les pays de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (comprenant l’Algérie, l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis, l’Equateur, le Gabon, l’Indonésie, l’Irak, l’Iran, le Koweït, la Libye, le Nigeria, le Qatar et le Venezuela) décident de s’unir pour imposer leurs prix au marché mondiale : ils ont alors quadruplé le prix du baril brut, qui passe de 3 à 12 dollars environ.

Mais les Occidentaux, conduits par Henry Kissinger, secrétaire d’État américain, lancent la riposte. Ils créent en 1974 l’Agence internationale de l’énergie, émanation de l’OCDE, ce club des pays riches. Elle est chargée à la fois de trouver des données sur la production énergétique et de mener une politique alternative.

Dans son arsenal de mesures, on transfère la fixation des prix vers les marchés financiers, c’est-à-dire sur les grandes Bourses du monde : New York (Wall Street) pour l’Amérique, Londres pour l’Europe et Singapour pour l’Asie. De cette façon, les gouvernements américains et européens espèrent échapper à ce qu’ils appellent un « diktat arabe ». L’Organisation des pays exportateurs de pétrole ne peut plus décréter un prix. Elle ne peut jouer que sur l’offre. Si elle la raréfie, il est possible de pousser les tarifs à la hausse ; si elle la développe, normalement les prix baisseront. C’est le jeu de l’offre et de la demande. Cela dit, l’Arabie Saoudite a récemment affirmé qu’elle pouvait suppléer les problèmes actuels et cela n’a pas eu pour conséquence de baisser les prix.

La spéculation (4 barils)

En ayant ainsi attribué tout le pouvoir au marché, d’autres facteurs interviennent parallèlement. Notamment la spéculation. Celle-ci peut aussi jouer les prix dans un sens ou dans un autre.

Ainsi, on a introduit le loup dans la bergerie. Des sociétés financières se sont accaparées les marchés énergétiques. Elles tentent d’en tirer le maximum de bénéfices.

La première d’entre elles est Goldman Sachs. Elle intervient comme trader, c’est-à-dire intermédiaire pour des opérations d’achat et de vente, depuis 1981, lorsqu’elle rachète le courtier en matières premières J. Aron. C’est quasiment la seule grande banque qui intervient sur ces marchés.

Seulement, elle opère à la fois comme intervenant, comme conseiller et comme intermédiaire. Dans ses deux dernières fonctions, elle fournit des analyses et des avis pour ses clients investisseurs pour placer l’argent de ceux-ci avantageusement. Mais elle-même dépense ses fonds sur ces marchés qui peuvent être juteux. Elle gagne deux fois : une première fois en tant que conseiller et courtier (elle touche des commissions) et une seconde fois, comme opérateur (elle prélève les gains de sa propre spéculation).

Son poids est tel qu’elle peut orienter les intervenants. Par exemple, en mars 2008, au moment où les cours commencent à s’emballer, Arjun Murti annonce que le prix du baril brut va bientôt atteindre les 200 dollars. Cela ne sera jamais le cas. Mais Murti est expert pétrolier pour Goldman Sachs et la firme peut avoir acheté préalablement des stocks d’or noir, qu’il va voir valoriser grâce à cette annonce. Ce qui permettra de mettre du beurre dans les épinards, la banque terminant l’année avec un profit net de 2,3 milliards de dollars, l’année où d’autres font faillite (comme Lehman Brothers ou Fortis) ou des pertes abyssales (comme Citigroup).

Aujourd’hui, rebelote. Un gérant de Goldman Sachs avance « que les cours élevés du pétrole pourraient flamber hors de tout contrôle en cas de nouveau choc similaire à celui enregistré en Libye »4. En annonçant que les prix pourraient fortement augmenter, il incite les autres spéculateurs à acheter au profit de la banque, mais au détriment de la communauté internationale. En effet, comme nous l’avons vu précédemment, il n’y a pas de menace de pénurie à court terme.

1. OMC, Statistiques du commerce mondial 2010 : www.wto.org .

2. OPEP, Annual Statistical Bulletin 2009 : www.opec.org .

3. The Economist, 3 mars 2011.

4. Le Monde, 2 mars 2011.

 

Les firmes pétrolières

Nous

59 milliards d’euros
Bénéfices de Exxon Mobil, Chevron-Texaco, Shell et Total en 2010


1,624 euro
Le litre d’essence à un prix record

0,0000002 %
Impôts payés en 2009 en Belgique par Exxon Mobil sur un bénéfice de 5 milliards d’euros

55,1 %
d’impôts payés en accises et en taxes

0,000000 %
Impôts payés en France en 2009 par Total sur un bénéfice de 14 milliards

« Aujourd’hui, nous faisons tous les quinze jours les résultats qu’en 1995, nous mettions un an à réaliser. » Thierry Desmarest, ex-patron de Total

« En 8 ans, l’évolution des prix : + 83 % du diesel, + 55 % de l’essence »

 


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