
Au début de cette année, à la porte d’Opel, des militants des trois syndicats ont été au piquet plusieurs mois, se servant de la sortie du stock des voitures terminées comme d’un moyen de pression contre la direction. Sur la photo : une visite de solidarité des maisons médicales de Médecine pour le Peuple de Hoboken et Deurne. (Photo Solidaire, Sofie Blancke)
Fin juin, après le plan social établi au printemps, la moitié des 2600 travailleurs quittaient l’entreprise. Ceux qui restaient étaient réunis dans une équipe du matin qui, depuis lors, a continué à produire. Le 31 décembre, ça en sera terminé du site anversois.
Agir avec humanité, on ignore ce que ça veut dire, chez General Motors (GM), propriétaire d’Opel. Depuis la semaine dernière, l’usine se vide. Dès que la dernière voiture aura quitté la chaîne d’une section, les travailleurs reçoivent l’ordre de vider leur armoire et de disposer. Parfois même au beau milieu de la pause.
Les pourparlers avec d’éventuels investisseurs n’ont abouti à rien jusqu’à présent. On dirait que GM veut empêcher qu’un concurrent possible rachète une usine d’assemblage si bien située et à l’efficacité reconnue. Le géant de l’automobile met tout en œuvre pour que son départ signifie également la fin de toute production automobile à Anvers.
Pour les travailleurs, il s’agit d’une fin d’année bien amère. En novembre, alors que GM avait été durement touchée par la crise, l’entreprise levait 20,1 milliards de dollars en étant à nouveau cotée en bourse, et ce, grâce au contribuable américain qui avait payé les 49,5 milliards de dollars de soutien de l’État. Il y avait moyen de consentir de plantureux cadeaux aux grands patrons, dont, entre autres, quelque 9 millions de dollars pour le seul PDG, Ed Whitacre. Pendant ce temps, l’offre du candidat investisseur chinois CHTC, une piste possible pour le maintien d’une production automobile à Anvers, était rapidement et définitivement rejetée par la direction de GM.
Le site d’Anvers existe depuis 1924 et c’était le deuxième site de production hors Amérique du Nord. Dans les meilleurs jours des années 80, 12 000 personnes, hommes et femmes, y travaillaient. Alors que, dans les premières années, on y construisait 20 voitures par jour, la production allait monter à plus de 1 500 véhicules par jour. Au total, 14 millions de véhicules allaient sortir des chaînes d’Anvers. Tout le monde connaît la Kadett, la Manta, l’Ascona, l’Astra ou la Vectra. Mais, pour GM, ce n’était jamais assez. Dans les années 90, on a assisté à plusieurs restructurations et, en 2001, le nombre de travailleurs était réduit de moitié, à un peu plus de 5 000. Malgré de nombreuses concessions de la part du personnel, il était décidé en 2007 que le nouveau modèle Astra, dont dépendait l’avenir d’Anvers, ne viendrait pas. La promesse de production des SUV (véhicule utilitaire sport) s’avérait également fausse. En septembre 2009, 5 000 travailleurs, dont 1 000 ouvriers d’Opel Allemagne, se réunissaient devant la porte d’Opel Anvers sous le slogan « pas une seule fermeture d’usine, pas un seul licenciement forcé ». Mais, en janvier de cette année, le patron Reilly annonçait la fermeture d’Anvers. Un militant syndical déclare : « En fait, nous avons mené peu d’actions, quand on voit quel gâchis social GM laisse derrière lui : on parle de 3 500 emplois perdus, mais si on compte tous les fournisseurs et sous-traitants, le chiffre réel doit approcher les 10 000. L’absence d’unanimité entre les syndicats n’a pas fait de bien non plus à la volonté d’action. »
Certains responsables politiques, comme le ministre président Peeters (CD&V) voudrait se profiler sur le dossier Opel. Mais pas un seul homme politique n’a mis la direction de GM sous pression en réclamant le remboursement du soutien de l’État sous forme de crédits à l’investissement et de réductions d’impôts.
Entre-temps, on a négocié autour de la vente de l’usine à l’État via l’entreprise portuaire anversoise. Après cela, les autorités auraient pu se mettre en quête d’un repreneur. Maintenant que ces négociations entre GM et les autorités en sont à l’heure de vérité, les partis du gouvernement flamand, le CD&V, le sp.a et la N-VA peuvent montrer leur vrai visage. En obligeant GM à vendre les installations intégrales de sorte qu’un nouvel investisseur dans la production de voitures reste possible. Dans le prix de vente, il faut tenir compte du fait que le contribuable a déjà payé les terrains, les locaux et les machines plusieurs fois sous forme de soutien en tous genres.
Jean Wuyts a 51 ans et a choisi fin juin de prendre sa prépension : « La fin a été si brusque. Tout d’un coup plus rien. Quinze jours plus tôt que prévu, on nous a renvoyés chez nous. Je peux vous le dire sans sourciller, je suis allé me coucher en pleurant. J’avais travaillé 22 ans et, finalement, on est plus au boulot que chez soi. On voit ces collègues davantage que sa femme.
Maintenant, ça commence à aller tout doucement. Mais je suis trop jeune pour rester assis à la maison. Aussi sommes-nous obligés de nous rendre à la cellule de reconversion. On y apprend à refaire un CV, une demande d’emploi. Mais ce qui me fait mal, c’est qu’on envoie un CV, mais qu’on ne reçoit pas de réponse ! J’ai déjà écrit à une dizaine de boîtes, chez Daf, Janssen, dans la chimie, mais ils n’en ont engagé qu’un ou deux. Bien des entreprises ne veulent tout simplement pas avoir affaire avec nous. Ça ne me dérange pourtant pas de travailler à pauses. Mais ils le savent aussi, un +50 venant de chez Opel ne s’amène pas pour gagner 11 euros de l’heure. Nous avons toujours été habitués à un salaire raisonnable. Ils sont constamment occupés sur le vieillissement de la population. Mais, quand nous cherchons du boulot, il n’y a rien.
Il y a eu une fête d’adieu. Et qui vient s’asseoir pile à côté de moi ? Le directeur de l’usine ! Je lui ai dit : “Nous avions deux choix : la prime ou la prépension. Mais le troisième choix, tout simplement continuer à travail, on ne nous l’a pas proposé. Ç’aurait pourtant été mon choix.”
J’ai trouvé ça pas du tout humain, la façon dont GM s’y est pris avec nous. Maintenant, quand je lis dans les gazettes qu’ils sont à nouveau occupés à faire du bénef, je pense : ils font du profit sur le dos de notre fermeture. Ce sont quand même les travailleurs qui ont fait la renommée de l’usine. Je le dis encore : à tout seigneur tout honneur. »
Les assembleurs de la chaîne de montage d’Opel Anvers
Fin d’année 2010
Avec devant eux le vide de mains couchées
Ils sont là, debout, dans la chaîne, pleins de rancune
Et ne montent pas des autos, mais des idées coagulées
Qui dérivent dans l’Escaut vers les mers lointaines
Ici, le droit de qui travaille ne compte pas
Maudit soit Mammon, le dieu de l’argent !
Ce dieu qui brise leur plante en floraison
Ce dieu qui les a roulés, utilisés, trompés
Que sont donc ces ruines sans merci ?
Où la froidure se pose-t-elle, sur quel quai ?
La neige, blanche comme un mort, tombe sur la rue et le dock
Maudite ! Les ouvriers opèrent le montage de la parole et de l’action
Ils bafouent le ministre, les puissants messieurs
Ils assemblent !