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30 novembre 2011 10:31 | Il y a : 176  jour(s)
| Thème: Belgique, Belgique, Dossier crise, PTB, Campagne c'est leur crise

Nouveau livre de Peter Mertens (PTB) :: « Une collision entre deux mondes »

La crise économique n’est ni un hasard ni une quelconque « loi de la nature ». Elle est le fait d’une petite oligarchie du profit, alors que le contraste entre les riches – dont la fortune personnelle a augmenté d’un tiers en un an – et la pauvreté de la population n’a jamais été aussi grand. Appel à la résistance dans le livre de Peter Mertens (président du PTB) "Comment osent-ils ? L’euro, la crise et le grand hold-up" (en collaboration avec David Pestieau).

Thomas Blommaert

Peter Mertens, président du PTB. (Photo Solidaire, Salim Hellalet)

Pourquoi un deuxième livre ?

Peter Mertens. Parce que mon précédent, Priorité de gauche (édition Aden), est le premier d’une trilogie. Je l’avais écrit lors de la crise précédente, celle de l’automne 2008 qui, du fait des banques, a plongé quasiment le monde entier dans la misère. Ce livre était une première tentative de toucher un grand public – ce que l’on espère toujours – afin d’expliquer comment une poignée de chasseurs de rendement nous prennent en otage, et quelle influence ils exercent sur la vie quotidienne des gens ordinaires. Avec Comment osent-ils ? , j’examine où nous en sommes depuis, et je plaide pour un débat de fond sur notre société. C’est lorsque j’entamais l’écriture de ce deuxième livre que la nouvelle crise a éclaté – concours de circonstances. Il est révoltant que les acteurs actuels de cette deuxième crise soient les mêmes que pour la première, et que, en outre, ils ont encore plus de pouvoir. À côté de la débâcle économique, nous assistons également à une incroyable crise de la démocratie. Cette question devrait, normalement, être la principale dans les débats. Dans certains pays européens, c’est le cas, mais, en Belgique, c’est bien trop insuffisant.

Comment osent-ils ? est un titre plus direct, plus fort que Priorité de gauche, n’est-ce pas ?
Peter Mertens.
Absolument, et tant le titre que le contenu. Priorité de gauche était un état des lieux basé sur le bon sens. Ce bon sens figure bien sûr toujours dans mon deuxième livre. Je laisse autant que possible le lecteur tirer ses propres conclusions. Mais j’y ai davantage exprimé mon indignation, plus grande qu’en 2008. Je suis convaincu que nous avons besoin de davantage de radicalité, pour répondre à la radicalité des marchés. C’est un sujet que l’on ne peut traiter avec des gants. Celui-ci appelle à la résistance.

Par ailleurs, si un syndicaliste de la base lit votre ouvrage, il acquiescera probablement à sa majeure partie.
Peter Mertens.
Effectivement. Je pense qu’énormément de gens cherchent un fil rouge et sont ouverts à une analyse cohérente. Ils sentent bien que quelque chose ne va pas, que ce qui est en train de se passer dans d’autres pays nous pend au nez. Et je crois que, dans ce sens, le marxisme est aujourd’hui plus actuel que jamais. Je n’ai pas trop cité Marx, parce que ses thèses essentielles sont de toute façon bien présentes.

La première partie de Comment osent-ils ? est consacrée à la Belgique, à ses entreprises qui ne paient pas d’impôts, à ses personnes plus âgées qui doivent travailler plus longtemps, à ses top managers à la tête des banques... Une situation qui va dans le sens des injonctions de la Commission européenne, non ?
Peter Mertens.
Oui, elle est un reflet avant-coureur de la voie européenne. J’ai été vraiment révolté par l’enquête du Crédit Suisse qui précisait que 0,5 % de l’humanité possède 38,5 % de la richesse mondiale. Ce contraste n’a jamais été aussi grand ; la fortune personnelle des riches a, l’an passé, encore augmenté d’un tiers ! Cette classe de gens est l’auteur d’un énorme hold-up sur la population. En outre, l’affaire Dexia est probablement le détonateur d’une crise bancaire plus profonde. Ce qui se passe au niveau de l’Europe n'a rien à voir avec un hasard, ou le résultat d'une quelconque « loi de la nature ». Bien au contraire. À ces niveaux-là, bien loin des gens et des médias, des orientations et des directives incroyables sont prises pour aller encore plus loin dans cette direction. Cette Union européenne-là est basée sur la concurrence et l’injustice.
    
Un grand chapitre traite de l’Allemagne. Pourquoi ?  
Peter Mertens.
On ne peut comprendre les différentes orientations de la politique européenne sans comprendre celle de l’Allemagne. L’Allemagne, pays d’exportation, a été le plus grand moteur de l’Union européenne et a imposé l’unité monétaire au reste de l’Europe. L’establishment allemand est jusqu’à présent le plus grand gagnant de l’euro. Son profit se fait aux dépens des populations du Sud. Le poids de la dette de pays comme la Grèce et le Portugal et les excédents d’un pays d’exportation comme l’Allemagne sont les deux revers d’une même médaille. Et cette dualité est incroyablement importante. Au Portugal, en Grèce, en Italie, les industries nationales ont été rayées de la carte, et l’on a commencé à importer des produits allemands, ce qui a plongé ces pays dans l’endettement.
Les éléments les plus importants de la politique d’exportation allemande sont la réduction des salaires, les jobs à 1 euro de l’heure, la chasse impitoyable aux chômeurs et aux autres allocataires sociaux. Mon livre traite largement de ces faits, qui ont rendu les produits allemands bon marché. Mais cette politique est désormais érigée en modèle pour le reste de l’Europe. Je cite quelque part le président de la CSC, Luc Cortebeeck : « Au nom du ciel, comment pourrais-je prendre comme modèle européen un pays qui voit sa pauvreté augmenter d’un quart ? » 1,4 million de travailleurs et 2,5 millions d’enfants dans la pauvreté, 7,5 millions d’analphabètes... Et il s’agit d’un pays développé !

Une autre histoire étonnante est celle des « Men in Black », les « hommes en noir », ces inspecteurs chargés de superviser la politique d’austérité de l’Union européenne, de la Banque Centrale européenne et du FMI, et qui débarquent à Riga, Dublin et Athènes. Une métaphore de la crise démocratique dont vous parlez ?
Peter Mertens.
Les pays européens sont obligés de suivre le modèle allemand et en échange de renoncer en échange à encore davantage de leur souveraineté. En effet, la possibilité d’élaborer eux-mêmes leur budget, outil essentiel pour leur politique intérieure ne leur appartient plus. Pour ce faire, l’Europe a choisi certains pays d’expérimentation comme, avant tout, l’Irlande et le Portugal. L’appellation « Men in Black » (hommes en noir) est née en Irlande, jusqu’il y a peu pays exemplaire pour beaucoup d’économistes et de politiciens de droite (comme Jean-Marie De Decker). Mais, après l’explosion de la bulle financière, la population a dû, entre 2008 et 2010, décaisser 14,5 milliards d’euros. Lorsque les intérêts des obligations ont quand même, fin 2010, augmenté jusqu’à 9 %, les « Men in Black » ont accouru à Dublin et pris en main l’économie irlandaise. Les médias se sont alors interrogés : qui sont ces quelques personnes qui vont diriger notre société ? Mais les experts de la troïka Commission-BCE-FMI ont refusé de dévoiler leur identité. Un porte-parole de la Commission européenne a seulement déclaré qu’ils étaient « plus de deux, mais moins de dix ». Des fonctionnaires anonymes, donc, des technocrates qui imposent des mesures des plus draconiennes. Au Portugal, ils ont également essayé, mais il y a eu beaucoup plus de protestations. En Grèce, il y a même eu un moment où ils n’ont pas pu entrer dans les ministères. On constate ainsi la montée de la résistance dans la population.

La lecture de votre livre n’est pas particulièrement réjouissante. Elle est...
Peter Mertens.
(Interrompant) Je sais, bien sûr ! Un écrivain, qui a lu le manuscrit, m’a envoyé un mail : « J’en suis à la moitié. Je le mets un peu de côté. Parce que, nom d’une pipe, c’est mauvais pour mon cœur ! » Je comprends parfaitement, même si j’ai fait de mon mieux pour faire ressortir l’esprit de résistance en Belgique, déjà remarquable du temps des « Gueux », opposants de Philippe II au 16e siècle. Et cette mentalité du « ça suffit ! » est de plus en plus présente et visible.

Le Grèce est-elle à cet égard un exemple phare ?
Peter Mertens.
La Grèce en est le symbole. Le titre (emprunté au Guardian) du chapitre sur ce pays le dit bien : « Le pays de la collision entre deux mondes ». Et c’est vers cette collision-là que nous nous dirigeons.

Ici également ?
Peter Mertens.
Je le pense. Sans mesures démocratiques radicales contre le hold-up fiscal des banques – qui sont loin d’être envisagées –, cette petite oligarchie d’actionnaires, de spéculateurs, de compagnies d’assurances, de fonds de pension et de banques continuera à prendre davantage de pouvoir. Cependant, un aspect positif est cette montée de la résistance, aussi chez nous. On ne la constate certainement pas dans l’arène parlementaire, mais, pourtant, elle bouillonne de manière latente. Alors maintenant que les mesures de restrictions sont annoncées, je suis très curieux de voir ce que va donner la manifestation du 2 décembre à Bruxelles.

La préface du livre est écrite par Dimitri Verhulst (auteur de La merditude des choses), dont le nom figure même sur la couverture. Quel est le lien entre le président du PTB et un des meilleurs écrivains de notre pays ?
Peter Mertens.
J’ai simplement beaucoup de respect pour lui, en tant qu’écrivain et en tant qu’homme. Il y a deux ans, il a déclaré dans un magazine qu’il avait trouvé que Priorité de gauche était un ouvrage éclairant, qui ouvrait les yeux. Lorsque, lors de la fête ManiFiesta, je lui ai demandé d’écrire la préface, et il m’a déclaré que cela dépendait du contenu du livre. C’était une excellente réponse. Je suis extrêmement fier qu’il ait accepté. Il n’est bien entendu pas d’accord avec toutes les positions du PTB, mais ce n’est pas nécessaire. Il est d’avis qu’une voix socialiste doit être présente dans le débat, et il s’expose pour cela.

Vous renvoyez aussi à Bertolt Brecht, Louis-Paul Boon, Jacques Brel... En quoi trouvez-vous important ces références à des écrivains, à des artistes ?
Peter Mertens.
La culture en tant que noyau d’une société ou d’un peuple est toujours divisée en deux : la culture des puissants – l’establishment –, et la culture du peuple. Cette dernière n’a pas que de bons côtés, tout ce qui relève du peuple n’étant pas excellent par définition, n’est-ce pas ? Mais, dans la culture du peuple, l’âme de Tijl Uylenspiegel est bien présente. J’aime les écrivains qui savent l’exprimer dans leur œuvre.

En français, le livre paraîtra le 1er mars 2012. David Pestieau collabore avec vous pour l’adaptation du contenu. Votre message sera-t-il différent pour les néerlandophones et les francophones ?
Peter Mertens.
Non, pas sur l'essentiel. Mais le livre paraîtra deux mois plus tard en français, car il faut du temps pour le traduire, pour soigner l'adaptation. Sur les points clés du contenu, il sera le même : la crise actuelle est mondiale et européenne, les enjeux majeurs sont identiques au nord comme au sud du pays. Mais certains exemples seront adaptés, tout comme certains débats. Cela fait quand même une différence quand, d'un côté du pays, De Wever, chantre du conservatisme, est l'homme politique le plus populaire et que, de l'autre, c'est le socialiste Elio Di Rupo. Et puis, au sud du pays, on a déjà entendu parler du livre depuis le passage remarqué de David Pestieau à Controverse, sur RTL. Cela a déjà suscité l'attention ; des gens ont déjà demandé le livre. Il faut juste encore 75 jours de patience ! (Rires).

La dernière partie de votre livre, le « socialisme 2.0 », la plus petite, lance de solides impulsions. Est-ce un marchepied vers le prochain congrès du PTB, vers un nouveau livre ?
Peter Mertens.
Dans Priorité de gauche, j’ai traité d’une autre société. Dans la dernière partie de Comment osent-ils ?, je poursuis cette réflexion et offre un certain nombre de pistes, entre autres, sur la démocratie. La démocratie et l’économie sont en effet étroitement imbriquées. Travailler pour la société signifie aussi travailler pour répondre à ses besoins. Dans sa préface, Dimitri Verhulst écrit, à très juste titre, que l’objectif d’une économie est justement de satisfaire ces besoins. La question est : à quoi consacre-t-on les priorités ? Dans quoi investit-on, ou pas ? Comment assure-t-on un équilibre ? La macro-économie est le fait de choix politiques, et non pas une question de mathématiques, comme les monétaristes l’ont longtemps prétendu.
Je donne aussi des pistes sur la durabilité. L’anarchie du système mène à ce qu’une entreprise qui fabrique des produits trop bons et durables se passe elle-même la corde au cou. Puisque personne ne devra en effet racheter un tel produit qui ne tombe pas en panne. Dans mon livre, je raconte le fait que des imprimantes sont munies d’une puce conçue pour que l’appareil rende l’âme après quelques milliers d’impressions. Ce chiffre est préprogrammé et n’a rien à voir avec la performance de l’appareil. Il sert simplement à faire retourner le consommateur au magasin pour débourser à nouveau. Si nous voulons une société plus écologique, nous devons aussi remédier à ces modes de fabrication.
Mais, d’abord et avant, il nous faut un vrai débat de fond sur la société. Avec le troisième volet de ma trilogie qui devrait succéder à Comment osent-ils?, je voudrais offrir encore davantage de pistes pour une autre économie, une autre société. Vers un « socialisme 2.0 ». Je pense que j’aurai encore besoin de pas mal de temps pour développer ces idées. C’est aussi valable pour le PTB, et c’est pourquoi nous organisons en 2013 un congrès sur le socialisme. Le but est de recevoir beaucoup de contributions sur l’avenir d’un socialisme moderne en Europe, et à quoi il ressemblerait concrètement.

Ce qui va dans le sens de la citation de Jacques Brel, qui clôture votre livre : « La plus grande forme de folie est d’accepter ce monde tel qu’il est, et non de lutter pour un monde tel qu’il devrait être. »
Peter Mertens.
Précisément. Il s’agit de construire l’avenir, avec les gens qui s’expriment en disant : « Je n’accepte plus ce système et je veux lutter pour une autre société. » Et nous n’avons pas à partir d’une page blanche, sans aucun savoir. Il y a eu des expériences précédentes, le « socialisme 1.0 ». Avec ses points forts et ses points faibles, avec ses excellentes prestations et ses grandes erreurs. Nous vivons d’autres temps. Nous ne devons pas décalquer ce premier type de socialisme, ce qui serait dogmatique. Bref, le « socialisme 2.0 » sera donc l’objet d’un prochain livre.

Comment osent-ils  ? L’euro, la crise et le grand hold-up

de Peter Mertens (en collaboration avec David Pestieau)
Les éditions EPO organisent une présentation du livre (en néerlandais).
Dimanche 18 décembre 2011 à 20h, salle Roma, Turnhoutsebaan 286,
2140 Borgerhout.
De nombreuses personnalités progressistes interviendront. Au programme : interviews, débats, musique...
Version française du livre à paraître aux éditions Aden début 2012.


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