
En 2009, Jagland, président du comité du prix Nobel, remettait le prix à Barack Obama, pourtant à la tête d’un pays en guerre. (Photo Samantha Apleton)
De Liu Xiaobo, le lauréat du prix Nobel de la paix de 2010, il y a beaucoup à dire. Certains voient dans sa Charte 08 (un manifeste réclamant une nouvelle constitution) une défense de la liberté, d’autres y voient plutôt un document dans lequel Liu entend transformer la Chine en une copie des États-Unis. Le fait que Liu est actuellement détenu dans une prison chinoise est également un point de discussion.
Les défenseurs de Liu estiment que c’est précisément une preuve que Liu mérite le prix. D’autres se demandent pourquoi les cinq Cubains actuellement en prison aux États-Unis – et qui avaient été nominés en 2005 pour ce même prix Nobel de la paix – ont été supprimés de la liste par le comité du prix avec l’argument… qu’ils se trouvaient en prison. Pourtant, les cinq Cubains avaient mis leur propre vie en jeu pour sauver des vies humaines. Ils s’étaient infiltrés dans les organisations terroristes anti-cubaines de Miami et ils transmettaient des informations à la police américaine, ce qui avait permis de déjouer des attentats contre des civils cubains.
Mais, indépendamment de ces discussions, la question se pose : d’où vient que le comité du prix Nobel manie ainsi deux poids et deux mesures ? Pourquoi des présidents américains peuvent-ils avoir droit au prix Nobel de la paix alors qu’ils sont en train de faire la guerre et pourquoi un éminent communiste chinois ou cubain est-il aujourd’hui impensable comme lauréat de ce même prix Nobel de la paix ?
L’automne dernier, le juriste et écrivain norvégien Frederik Heffermehl a publié un ouvrage dans lequel il évalue le comité du prix Nobel de la paix1. Heffermehl explique en détail qu’Alfred Nobel destinait son prix comme récompense à une œuvre contribuant à la mise en place d’une communauté internationale soucieuse de la paix, démilitarisée et ce, par le biais de négociations entre les nations. Nobel voulait que son prix aille au « champion de la paix » de l’année.
Du prix Nobel de 2010, Heffermehl dit ceci : « Avec tout le respect dû à Liu, ceci est à nouveau un exemple montrant qu’il ne s’agit plus du prix de Nobel et que c’est devenu le prix de la paix du Parlement norvégien. (…) Le comité a reçu cet argent (que Nobel avait légué afin de financer le prix, NdlR) non pas pour décider selon son bon vouloir, il a reçu cet argent pour qu’il soit un véritable stimulant destiné à favoriser la paix, à faire cesser la course aux armements et tous ces petits jeux de pouvoir militaire2. »
Les cinq membres du comité du prix Nobel de la paix sont désignés par le Parlement norvégien. Et la façon dont le vent souffle aujourd’hui au sein de ce parlement apparaît clairement dans le fait que la petite Norvège est le pays de l’Otan comptant par habitant le plus grand nombre de soldats en Afghanistan. Le choix des cinq membres du comité ne se porte plus depuis des années sur des personnalités indépendantes aux inclinations positives à l’égard du mouvement pour la paix, mais bien sur des politiciens aguerris qui, tous, défendent l’alliance de l’Otan, ajoute Heffermehl.
Cela vaut en tous cas pour le président du comité, Thorbjørn Jagland. L’homme n’est pas très connu du grand public hors de la Norvège, mais c’est pourtant un poids lourd de la politique de ce pays : ancien Premier ministre, ancien ministre des Affaires étrangères et ancien président du Parlement (entre 2001 et 2005). Durant toute sa carrière, Jagland s’est profilé comme un Tony Blair norvégien engagé pour l’hégémonie occidentale dans le monde. Dès le début, Jagland avait soutenu la guerre en Afghanistan. En 2007, il plaidait encore pour l’envoi de troupes d’élite norvégiennes supplémentaires : « Si l’Otan le demande, la Norvège doit fournir sa contribution3. »
Au cours d’une conférence des parlementaires européens, l’an dernier, Jagland avait déclaré : « Si nous ne pouvons mettre un terme à la tyrannie, ce sera la guerre. C’est pourquoi l’Otan est indispensable. L’Otan est une organisation que les Nations unies peuvent utiliser s’il est nécessaire de faire cesser la tyrannie, comme nous l’avons fait dans les Balkans4. » Ici, Jagland faisait allusion à la campagne de bombardement de l’Otan, à l’invasion et à l’occupation de l’ancienne république socialiste de Yougoslavie à la fin des années 90.
Ces propos sont particulièrement terrifiants, dans la bouche d’un homme qui préside un comité censé promouvoir la paix.
1. « The Nobel Peace Prize. What Nobel really wanted » (Praeger 2010) • 2. « Liu Xiaobo Wins Nobel Peace Prize : Heffermehl’s View » dans « World Asociation of International Studies », 8 octobre 2010. • 3. Aftenposten, 28 novembre 2007. • 4. Alternet, 18 octobre 2010.