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23 janvier 2012 18:36 | Il y a : 121  jour(s)
| Thème: International, Culture et histoire, Afrique, Asie, Moyen Orient, Histoire, Paix/Guerre

Livre :: La Stratégie du Chaos : Impérialisme et Islam

Peut-on trouver un fil connecteur reliant la révolution tunisienne aux attaques des Talibans afghans ? Pourquoi les droits des femmes saoudiennes nous intéressent-ils moins que ceux des Iraniennes ? Y a-t-il un lien entre les machines à filer du Lancashire en Grande-Bretagne et les drones américains tuant au Pakistan ?

Cato Bergman

Le grand Moyen-Orient fait souvent l’actualité : révolutions, guerres, interventions occidentales. Un nouvel ouvrage offre des clés pour mieux comprendre, et avec pédagogie : des chiffres, des graphiques, une analyse des enjeux géostratégiques, de l’impérialisme et des forces en présence au sein de treize pays. (Photo Hossam el-Hamalawy)

En somme, bombardé tous les jours de tous types d’informations, le citoyen lambda peut-il comprendre les rouages de la politique mondiale ? Voici la question centrale du nouveau livre de Michel Collon et Grégoire Lalieu.
    Afin d’y répondre, ils nous présentent une quinzaine d’entretiens avec Mohammad Hassan, un ancien diplomate éthiopien, basé maintenant à Bruxelles. Impressionnés par ses connaissances du monde musulman, Collon et Lalieu semblent trouver en Hassan le guide qu’il leur fallait pour comprendre la région du « Grand Moyen-Orient ».
    Hassan emmène le lecteur en voyage vers 13 pays aussi divers que le Yémen, la Tunisie, l’Arabie Saoudite, l’Érythrée, l’Égypte, le Pakistan, la Libye ou la Turquie. L’approche est didactique. Chaque chapitre couvre un seul pays et est précédé par un encadré comprenant les éléments principaux de la géographie, la population, l’économie et la politique du pays en question. Les propos de l’orateur sont accompagnés de petits encadrés illustratifs expliquant des concepts ou revisitant des évènements clé de l’histoire. Cet effort remarquable permet au lecteur non expert d’aborder avec aisance les différentes réalités des pays concernés. Le nombre de faits, histoires et anecdotes est incontestablement impressionnant, même si le livre contient plusieurs erreurs factuelles et certaines imprécisions regrettables.

L’Occident sème la discorde

Hassan structure ses propos autour de deux axes principaux. En premier lieu, il insiste fortement sur le rôle de l’impérialisme dans l’histoire politique, sociale et économique du Tiers-Monde. Ainsi, il montre comment, afin de contrôler la route des Indes, les Britanniques œuvraient activement pour la destruction du puissant empire ottoman. Ils montaient les chrétiens contre les musulmans, les minorités contre les Turcs, afin de faire éclater cet énorme empire qui bloquait la route vers l’Inde, le joyau de son empire colonial.
    Hassan nous dévoile que des tactiques semblables expliquent la récente division du Soudan, et la défaite du projet pan-arabe de Nasser. Il démontre comment, plus récemment, cette politique de division s’est muée en ce qu’il appelle la « stratégie du chaos ». Comme le prouvent les longues guerres en Iraq ou en Afghanistan et l’émancipation de nouvelles puissances au Sud, l’impérialisme a de plus en plus de mal à gérer des pays directement comme des quasi-colonies.
    Confronté à sa propre impuissance, l’Occident sème la discorde parmi différents groupes ethniques au Pakistan, en Afghanistan, en Iran, et ailleurs. Ce chaos, et la guerre civile éventuelle qui s’en suit, permet d’affaiblir le pays et le rend incapable de mener une politique de développement autonome, le laissant ainsi à la merci des intérêts occidentaux.

Pas de boule de cristal

Deuxièmement, Hassan examine la réaction des pays sous pression et notamment les positionnements des peuples et des classes politiques des différents pays vis-à-vis de cet impérialisme. Il essaie d’offrir de manière cohérente une analyse de classe, au moins partielle, des différentes sociétés et nous explique les différences entre une bourgeoisie nationale, qui prend en main le développement autonome d’un pays, et une bourgeoisie compradore qui ne pense qu’à vendre les richesses de son pays à l’étranger.
    Même si parfois, comme dans son analyse de la révolution constitutionnelle iranienne, Hassan utilise ces concepts de manière un peu trop facile, ils lui permettent tout de même de séparer Sadate de Nasser en Égypte, le Chah iranien de la République islamique ou encore Kadhafi de certains de ses opposants.
    Hassan utilise ses deux axes, autour desquels l’analyse de chaque pays est structurée, pour nous convaincre de la thèse centrale du livre : l’ascension du Sud et le déclin de l’impérialisme occidental sont d’ores et déjà des faits incontestables. Si l’on peut partager cette thèse, le livre semble confus sur sa vraie portée. D’abord, Hassan affirme prudemment qu’il ne sait pas si l’Empire américain touche à sa fin puisque il n’a « pas de boule de cristal » (p.248), mais plus tard il affirme que l’hégémonie américaine est déjà terminée (p.449).
    Quoi qu’il en soit, ce que le livre essaie de transmettre avant tout est un message d’espoir. Après avoir vécu pendant plus d’un siècle sous le joug d’un impérialisme qui n’a jamais hésité à cautionner des violations atroces des droits de l’homme, que ce soit en s’alliant à des seigneurs de guerre en Afghanistan ou à des esclavagistes en Arabie Saoudite, le Tiers-Monde a maintenant la possibilité de mettre fin à l’hégémonie des puissances impérialistes.
    Et à Hassan de conclure : ««Dans le passé, toutes sortes de personnalités et de courants politiques ont essayé de pousser le monde musulman dans les bras des États-Unis et de leur grande alliance anticommuniste. Mais en réalité, l’intérêt des peuples de « l’ arc musulman » se trouve de l’autre côté. Si chacun comprend le rôle positif de la Chine dans le rééquilibrage des forces mondiales aujourd’hui, alors devient possible une grande alliance de tous les pays qui entendent se développer de façon autonome, dans l’intérêt de leur population, donc en échappant au pillage et aux ingérences des puissances impérialistes. »



Michel Collon, Grégoire Lalieu, La stratégie du chaos, Entretiens avec Mohammed Hassan, Investig’Action – Couleur Livres, 20 €, 456 pages. A commander sur www.ptbshop.be.

Hassan, Collon et Lalieu
Mohamed Hassan est un spécialiste de la géopolitique et du monde arabe. Né à Addis Abeba (Ethiopie), il a participé aux mouvements d’étudiants dans la cadre de la révolution socialiste de 1974 dans son pays. Il a étudié les sciences politiques en Egypte avant de se spécialiser dans l’administration publique à Bruxelles. Diplomate pour son pays d’origine dans les années 90, il a travaillé à Washington, Pékin et Bruxelles. Co-auteur de L’Irak sous l’occupation (EPO, 2003), il a aussi participé à des ouvrages sur le nationalisme arabe et les mouvements islamiques, et sur le nationalisme flamand. C’est un des meilleurs connaisseurs contemporains du monde arabe et musulman. Michel Collon et Grégoire Lalieu animent le collectif Investig’Action. (www.michelcollon.info)

 


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