
En Flandre, 15,3 % des recherches universitaires sont financés par des entreprises. La KUL est huitième au classement mondial des universités qui gagnent de l’argent via ce mécanisme. (Photo SXC, Datarec)
Barbara Van Dyck est connue du public depuis le début du mois de juin, lorsque cette chercheuse à l’université de Louvain s’est fait renvoyer. Motif ? Avoir soutenu l’action de destruction d’un champ de pommes de terre OGM le 29 mai avec le Field Liberation Movement, à Wetteren. Pourquoi avoir renvoyé une chercheuse pour cela ? Il faut regarder la situation de la recherche universitaire en Belgique pour se rendre compte de l’enjeu que constitue ce domaine, avec ou sans OGM.
Jacques Moriau. Le cas du renvoi de Barbara Van Dyck est exemplatif des évolutions récentes du monde de la recherche académique. L’entrée des logiques libérales dans l’université ne date pas d’hier. Les activités de recherche, surtout dans les sciences de la nature, sont depuis longtemps liées au monde économique et aux intérêts politiques. La création du FNRS en Belgique à la fin des années 20 (qui inspirera celle du CNRS français) est consécutive à la guerre 14-18 qui avait montré la supériorité technique allemande. Le financement de la recherche scientifique devait servir, entre autres, à combler ce retard et à mettre la Belgique en position de force dans l’Europe post-conflit.
Que pensez-vous de l’argument de la défense de la recherche libre et indépendante avancé par ceux qui soutiennent le renvoi de Barbara Van Dyck ?
Jacques Moriau. En fait, l’idée d’une recherche « libre et indépendante » est un non-sens. La recherche est toujours liée à des intérêts, au minimum ce qu’on nomme des « intérêts de recherche » qui sont la traduction « scientifique » d’intérêts plus globaux. Dans ce cas précis, l’appel à une recherche libre est une façon très maladroite de défendre une recherche intéressée contre une autre. Dans le contexte d’une mise en concurrence très dure des universités entre elles, les autorités académiques ne veulent absolument pas s’aliéner les sources de financement privées, ni passer aux yeux des autorités publiques comme des lieux de contestation. En tout état de cause, il est difficile se soutenir qu’une recherche menée avec BASF comme financeur principal est « libre et indépendante ».
Le VIB (Institut flamand de biotechnologie) a écrit : « Les inventions du VIB sont protégées par des brevets, ce qui en fait des sociétés sous licence. » Quels sont les intérêts économiques de la recherche en OGM ?
Jacques Moriau. Les techniques OGM représentent la possibilité de privatiser la nature, un marché énorme, en permettant de traiter des pans entiers du vivant comme des « inventions », susceptibles d’être protégées par le droit de propriété intellectuelle.
Dans ce domaine, on est vraiment dans le modèle de la recherche concurrentielle, libérale, « précompétitive », comme la nomment les agences gouvernementales. C’est le modèle de recherche issu de toute la réflexion de l’Union européenne sur la société de la connaissance : la recherche académique doit servir à produire des innovations technologiques qui garantiront la compétitivité de l’économie européenne au niveau mondial. Pratiquement, cela signifie que l’on va financer en priorité les secteurs les plus proches du marché, ceux dont on espère qu’ils vont apporter des résultats, qui seront transférables vers l’industrie et profitables en termes économiques.
C’est en fait la conception même de ce qu’est un savoir qui se modifie. Dans la société de la connaissance, un savoir n’est plus un bien public (c’est-à-dire un bien dont la valeur ne diminue pas en fonction de l’augmentation du nombre d’utilisateurs) mais un bien privé, appropriable, commercialisable. Tout le régime des brevets et du droit de propriété intellectuelle vise à assurer cette privatisation des savoirs.
En Belgique, la politique de recherche est régionalisée. Cela pose-t-il problème ?
Jacques Moriau. Je ne pense pas que la situation soit très différente des deux côtés. Cela fait longtemps que la Wallonie suit la même voie de développement et de soutien à sa recherche académique que la Flandre, qui est suivie en fait par toutes les régions ou États d’Europe depuis le succès du modèle finlandais autour des télécoms et de Nokia en particulier. Le Plan Marshall en Wallonie a favorisé également la création de pôles d’excellence, et les décisions du ministre Marcourt autour de l’enseignement et la recherche universitaire montrent la volonté des pouvoirs publics d’intensifier les liens entre secteur privé et universités.
Les « pôles d’excellence », comme le BIV et comme ceux que l’on trouve du côté wallon du pays, sont les chevaux de Troie de cette nouvelle conception de la recherche académique : financement privé-public, recherche orientée vers les besoins du marché, protection intellectuelle. En fait de recherche libre et indépendante, il s’agit plutôt de recherche libérale et indépendante d’un débat public sur les finalités de la recherche scientifique.
D’une manière plus générale, quel est l’état des choses de l’indépendance de la recherche scientifique et de la liberté académique ?
Jacques Moriau. Depuis les années 60, l’université s’est massifiée, a intégré les savoirs techniques et s’est de plus en plus rapprochée de la société. Que ce soit à travers son enseignement ou la recherche, l’université n’est plus un lieu fermé ; elle doit rendre des comptes à la société entière et, de nos jours, cela passe par des notions comme la rentabilité ou la compétitivité. Il s’agit de plus en plus d’évaluer le fonctionnement et les productions de l’université selon des critères managériaux, de placer les gens et les institutions en concurrence, de lier les financements aux résultats, bref de suivre le modèle de l’entreprise. Dans cet esprit l’idée de liberté académique devient de plus en plus abstraite.
Ce modèle ne va-t-il pas freiner encore plus la créativité au sein des universités?
Jacques Moriau. Oui. On peut se demander, si on se projette dans vingt ans, si ce type de modèle ne va pas tuer toute créativité au sein de l’université. En poussant tout le monde à travailler sur les mêmes sujets, à publier dans les mêmes revues selon les mêmes critères, à engager les mêmes profils de chercheurs, on risque à terme de tuer ce que l’on cherchait à créer : l’innovation.
Une recherche qui ne serait guidée que par des intérêts économiques est comme une société guidée par le seul intérêt économique, elle met de côté des pans entiers de ce quoi sontconstitués la vie et l’humanité, elle ignore certaines demandes qui ne peuvent être reconnues. Le cas de la recherche pharmaceutique est criant : certaines maladies orphelines sont ignorées, les problèmes de santé propres au Sud sont laissés de côtés parce que non rentables. Les recherches liées à l’énergie, à l’agriculture témoignent de la même logique : on suit des chemins qui permettent de dégager des profits à court terme pour une minorité au détriment du plus grand nombre.
La question cruciale est, me semble-t-il, de garder une science aussi « ouverte » et diverse que possible, que ce soit au niveau de ses intérêts de recherche que de ses « ayants droits ». Ce modèle, seule une gestion publique, démocratique, c’est-à-dire qui prend en compte la multiplicité et l’hétérogénéité des intérêts est capable de le garantir.
Plusieurs des collègues de Barbara Van Dyck ont trouvé la réaction de l’université exagérée, et ont lancé une pétition demandant l’annulation du renvoi de la chercheuse, stipulant que, « par ce licenciement, la KUL s’inscrit dans un nouveau climat de criminalisation de l’activisme et, même, dans une criminalisation de la simple sympathie pour l’activisme. L’université n’approuve pas la cible et les tactiques d’une action afin de ne pas reconnaître des enjeux de société plus larges ».
Des centaines de chercheurs et de scientifiques de toutes les universités belges ont déjà signé cette pétition. Des personnalités académiques étrangères se sont également jointes aux signataires. Parmi ceux-ci : Noam Chomsky, Norman Finkelstein et Ken Loach.
Signez la pétition sur http://threerottenpotatoes.wordpress.com
En Flandre, 15,3 % des recherches universitaires sont financés par des entreprises, selon un rapport du centre de recherches inter-universitaire O&O Monitoring. Une autre source de profit provient de la commercialisation des brevets déposés par les universités. La KUL est bien lotie, puisqu’elle arrive à la huitième place mondiale du classement des universités gagnant le plus d’argent via ce mécanisme.
Des sociétés comme BNP Paribas ont des chaires universitaires (espace académique ayant pour but de promouvoir la discipline qu’elle concerne) dans beaucoup d’universités (UCL, ULB, KUL, Anvers, Gand, etc.).