<meta http-equiv="CONTENT-TYPE" content="text/html; charset=utf-8" /><title>Carte blanche: Soins de santé : la solidarité d’abord</title><meta name="GENERATOR" content="OpenOffice.org 2.2 (Linux)" /><meta name="CREATED" content="20071001;17000000" /><meta name="CHANGED" content="20071001;17020000" />
Dirk Van Duppen
Conseiller de district PTB+ à Deurne, un des premiers promoteurs en Belgique du « modèle kiwi » pour les médicaments (1)
Johan Vandepaer
Conseiller communal PTB+ à Herstal
Tous deux généralistes, membres de Médecine pour le peuple
Le Soir, Jeudi 22 mars 2007
La plupart des partis politiques flamands plaident pour une scission complète ou partielle des soins de santé. L’argument est le suivant : il existe un fossé des dépenses entre les Régions, et la Flandre a une tout autre culture des soins de santé que la Wallonie. En d’autres termes, la frontière des soins de santé coïnciderait avec la frontière linguistique.
La Mutualité chrétienne a publié, en février 2005, une étude reprenant les dépenses moyennes en 2003 par affilié à ses services et pour tous les soins médicaux. Cette étude nuance les différences de consommation entre les Régions. En Flandre, la dépense moyenne était de 1.565 euros, en Wallonie, de 1.658 euros, et à Bruxelles, de 1.758 euros. Si nous corrigeons par tranche d’âge, par sexe, par régime préférentiel et par statut d’assuré par Région, les différences s’amenuisent encore. Pour la Flandre, si l’on compare les chiffres avec la moyenne nationale, on obtient une sous-consommation annuelle par personne de 5,8 euros (soit 0,37 %), pour la Wallonie, une surconsommation de 8,9 euros (soit 0,54 %) et pour Bruxelles, une surconsommation de 63,2 euros (soit 3,72 %). En extrapolant, cela signifie, pour la Wallonie, une surconsommation de quelque 36 millions d’euros. Il n’est pas inintéressant de comparer ce chiffre avec d’autres transferts dans les soins de santé. Par exemple, nous avons payé, en un an, pour le réducteur de cholestérol Zocor de la multinationale américaine MSD, 29 millions d’euros de trop, si l’on compare le prix du produit de marque avec celui du générique le meilleur marché. De même, pour l’antidépresseur Cipramil de la multinationale danoise Lundbeck, nous avons payé 26 millions d’euros de trop. Ce que nous dépensons en surcoûts pour ces deux médicaments produits par deux multinationales qui n’investissent pas un centime en Belgique, est du même ordre de grandeur que le montant total en soins de santé que quatre millions de personnes de la Région wallonne consomment en plus, en moyenne et par an, que leurs compatriotes néerlandophones. L’étude de la Mutualité chrétienne montre également que les différences de consommation en soins de santé sont bien plus grandes au sein des Régions qu’entre les Régions. Un membre de la Mutualité chrétienne d’Anderlecht a dépensé en moyenne 1.259 euros en soins de santé, contre 1.239 pour un membre ostendais, alors qu’un membre de Turnhout n’en dépensait que 998, contre 960 pour un membre nivellois… Le « fossé des dépenses » est bien plus grand entre Ostende et Turnhout (25 %) qu’entre la Flandre et la Wallonie. Ces chiffres de la première mutualité du pays ne se rapportent pas à la totalité de la population belge, mais ils constituent un bon indicateur de tendance. De même, sur le plan de la culture de la santé, il s’avère que les différences au sein des Régions sont plus grandes qu’entre les Régions. Le Centre fédéral d’expertise des soins de santé publiait en octobre 2006 une Étude des disparités de la chirurgie élective en Belgique. L’arthroscopie du genou se pratique bien davantage en Flandre qu’en Wallonie, par exemple. Par contre, on implante bien davantage de stents carotidiens dans le Sud que dans le Nord. Les césariennes se pratiquent presque deux fois plus dans l’est que dans l’ouest du pays. L’ablation de la matrice se pratique selon un schéma mosaïque, avec un nombre plus élevé d’interventions dans le Nord. Dans bien des cas, tant dans le nord que dans le sud du pays, il semble que ces interventions se pratiquent de façon indûment fréquente, affirme l’étude. De même, l’enquête nationale sur la santé de 2004 montrait que la frontière linguistique ne coïncide pas nécessairement avec la frontière des soins. Les malades chroniques se rencontrent plus fréquemment parmi les personnes peu scolarisées, quelle que soit leur langue. Les limitations fonctionnelles ont le plus souvent rapportées chez les femmes et chez les sujets au faible niveau d’éducation. Il n’y a pas de différence cohérente entre les Régions. La consommation d’alcool est plus fréquente chez les hommes, chez les jeunes de 15 à 24 ans et chez les gens peu scolarisés. Elle est la plus élevée en Flandre et la plus faible à Bruxelles. Mais le nombre de gros buveurs est plus élevé en Wallonie.
La scission réduirait la solidarité entre personnes « riches et bien portantes » et personnes « pauvres et malades »
Sur le plan de l’accessibilité des soins de santé, il y a toutefois une importante différence entre les régions. Dix pour cent des personnes interrogées ont rapporté qu’elles avaient déjà dû reporter certains soins pour des raisons financières. En région flamande, elles n’étaient que 5 %, en région wallonne 16 % et à Bruxelles 18 %. En outre, la maladie n’est pas répartie de façon égale entre tous les Belges. D’une enquête, il ressort que l’inégalité socio-économique constitue le facteur le plus déterminant dans les différences en maladie et en mortalité, quelle que soit la langue de la personne. Un ayant droit au minimum vital à Anvers, Bruxelles ou Charleroi a une santé plus faible et une espérance de vie inférieure à celle d’un cadre dans ces mêmes villes. Enfin, le besoin de soins de santé présente en soi un partage des risques extrêmement déformé : 75 % des dépenses totales concernent 10 % seulement de la population. Conclusion : pour que les soins puissent être ciblés et accessibles, la solidarité doit figurer tout au sommet de l’agenda. Si l’on veut la « solidarité », les transferts sont indispensables : il ne s’agit nullement de transferts entre néerlandophones et francophones, mais entre personnes « riches et bien portantes » et personnes « pauvres et malades ». Une scission affaiblit dans son essence ce principe de solidarité. Ainsi, la communautarisation prépare le terrain d’une privatisation plus poussée encore. Privatisation et commercialisation vont à l’encontre de la solidarité. Au lieu de faire des soins de santé un droit fondamental, elles en font une marchandise. Les conséquences sont connues : sélection sur les faibles risques, exclusion des malades chroniques, des personnes âgées et des personnes nécessitant des soins et médecine à deux vitesses. La vision des soins dans un système ciblé et accessible de soins de santé doit partir d’une analyse scientifique des besoins, elle doit utiliser les soins de santé scientifiquement les plus efficaces (en tenant également compte des coûts), afin de répartir les faibles moyens parmi ceux qui en ont le plus besoin et non ceux qui en ont le plus les moyens ou qui peuvent en tirer le plus de profit. ■
(1) Le « modèle kiwi » est une procédure de mise en concurrence des molécules pharmaceutiques, la moins chère se voyant accorder un taux de remboursement privilégié. Il est appliqué en Nouvelle- Zélande, d’où son nom.