
L'arrivée à la pension des « baby-boomers », un tsunami financier? Pas tant que ça. On parle en fait de 650 millions par an répartis sur 20 ans. Pas de quoi tomber à la renverse, si on compare cela à ce que les banques nous ont coûté. (Photo cover Les Revenants)
Les gens vivent en moyenne plus longtemps que naguère. Cela ne fait aucun doute. Tout aussi irréfutable, le fait que la « génération du baby-boom » commence à atteindre l’âge de la pension. Et que la sécurité sociale va donc devoir assumer les coûts croissants des pensions. La Commission d’étude du vieillissement a calculé qu’en 2030, la sécurité sociale allait devoir dépenser quelque 3,8 % du produit intérieur brut (PIB) en plus. En 2060, cela ira jusqu’à 5,6 % du PIB.
Bien. Alors, que faisons-nous ? Pour notre nouveau gouvernement – mais aussi pour les partis de l’opposition, la Commission européenne, les patrons –, il n’y a qu’une seule direction à emprunter : les gens doivent travailler plus longtemps et épargner eux-mêmes pour se constituer une pension complémentaire. Ces mesures sont inévitables, prétend-on. Jo Cottenier, du service d’études du PTB, n’est pas d’accord.
Le coût du vieillissement n’est pas si élevé que certains veulent le faire croire. « Le tsunami du vieillissement » doit être ramené à ses proportions exactes, il s’agit d’un « courant se déplaçant très lentement et que l’on peut parfaitement maîtriser ».
Cottenier compare le coût du vieillissement à ce que nos dirigeants ont mis sur la table pour le sauvetage des banques. « Pour le sauvetage de Dexia, en 2011, le gouvernement a dû octroyer 4 milliards, soit plus de 1 % du PIB, après qu’en 2008, Leterme avait déjà sorti de “son” chapeau 20 milliards, soit plus de 5 % du PIB, pour Fortis et la même Dexia. Comparez cela au coût du vieillissement à 3,8 % du PIB, réparti sur 20 ans, ce qui revient annuellement à 0,19 % du PIB, ou 650 millions par an. » Et Jo Cottenier de reprendre la fameuse boutade de Chávez : « Ah ! Si les pensions étaient une banque… »
Jo Cottenier précise que le coût supplémentaire des pensions doit être financé par une redistribution du PIB. Ces 20 dernières années, on a assisté à un important glissement. La part des salaires (où, via la sécurité sociale, il faut également payer les pensions) a baissé de 10 %, alors que les rentrées du capital ont augmenté de 10 %. Si nous exprimons cela en euros, cela signifie que, par mois, les salariés recevraient 950 euros de plus si le PIB devait être distribué de la même façon qu’il y a 20 ans. Jo Cottenier qualifie cela d’une conséquence du tsunami patronal contre les salaires, contre la sécurité sociale : « La sécurité sociale a été saignée par les diminutions de cotisations patronales et des subsides de l’État. Par ailleurs, bénéfices et dividendes ont carrément débordé. » Ce glissement au sein du PIB doit donc être inversé. « Et c’est un choix politique et une question de rapports de force ».
Nous avons déjà écrit que l’espérance de vie moyenne augmentait. C’est surtout ce mot « moyenne » qui est important ici. Alors que l’espérance de vie des gens hautement qualifiés a progressé de 2,5 ans ces dix dernières années, celle des gens non qualifiés est restée stagnante (voir encadré), peut-on lire dans une étude récente de la Fondation Roi Baudouin. Plus frappante encore est la différence en « espérance de vie en bonne santé » entre personnes hautement et peu qualifiées. Cela peut aller jusqu’à une différence de 18 ans (voir encadré). D’une étude du PTB et de Médecine pour le Peuple de novembre 2011, il est d’ailleurs apparu que trois quarts des Belges atteignent l’âge de la pension avec une maladie chronique.
Cottenier : « Il est inadmissible que ces différences soient si grandes. Elles reflètent les différences de conditions de vie et de travail entre classes. Le droit à la prépension à 58 ans est également le droit de profiter de sa pension en relativement bonne santé. L’âge de 58 à 65 ans est celui des années où il est le plus difficile de travailler, mais ce sont également les meilleures années de la pension. Beaucoup sont déjà épuisés à 55 ans, après 35 ans de travail. Si l’on parle d’adapter la pension à l’espérance de vie (en bonne santé), c’est bien le cas aujourd’hui avec la prépension. Et c’est précisément ce que l’on veut supprimer. »
La logique patronale ramène la question des pensions à un petit problème d’arithmétique. Si les gens vivent plus longtemps, ils doivent également travailler plus longtemps. De la sorte, la pension reste de même durée. « Mais la pension est en premier lieu une question de société et non le résultat d’une soustraction, écrit Jo Cottenier. La richesse de la société augmente grâce au travail des gens. Le progrès de la société devrait donner l’occasion à ces travailleurs de profiter également plus longtemps d’une pension bien méritée après une carrière de 38 à 45 ans. »
« Le débat des pensions montre très bien qu’il y a des classes dans la société, constate Cottenier. Derrière ce clivage s’opposent deux visions du monde. D’une part, il y a la logique du marché, des lois de la concurrence et du profit maximal. De l’autre, on part des besoins de la population et du droit à profiter plus longtemps de sa pension. »
Il conclut : « Le problème n’est pas qu’il n’y a pas de moyens disponibles pour financer un accroissement du coût des pensions. Le problème, c’est qu’une société capitaliste ne veut pas consacrer de moyens à des dépenses non productives. »

Cet article s’appuie sur l’article « Pensions : le débat de société » de Jo Cottenier, publié dans Études marxistes n° 96, d’octobre-décembre 2011. Disponible via www.ptbshop.be. Plus de renseignements : www.marx.be.
1. Les pensions sont un pur poids mort
Jo Cottenier : « Du point de vue patronal, les pensions sont un coût non productif. C’est la partie du salaire qu’ils préfèrent amputer et cela peut se faire facilement en la transférant du système de répartition collective (une partie du salaire des actifs est utilisée afin de payer les pensions) vers la capitalisation individuelle (chacun construit sa propre pension via un deuxième et un troisième pilier), car cet argent des pensions peut alors être investi dans l’économie durant 20, 30 voire 40 ans encore. » Ces dernières décennies, le patronat est parvenu à faire passer sa cotisation à la sécurité sociale pour une « charge sur l’emploi ». Les partis politiques ont suivi ce raisonnement et se sont montrés généreux avec les réductions de cotisations. Annuellement, pour l’instant, on accorde pour 7 milliards d’euros d’exemption de cotisations. Pour les patrons, il n’est pas question de revenir là-dessus.
2. La main-d’œuvre de réserve
« Le patronat préfère garder les travailleurs plus âgés le plus longtemps possible sur le marché de l’emploi parce qu’en tant que chômeurs, ils peuvent fonctionner comme main-d’œuvre réserviste. La FEB a organisé un forum, et le professeur Sels, de la KUL, y a expliqué qu’un tiers de la population laborieuse de plus de 50 ans quitterait le marché de l’emploi dans les cinq années à venir. Ce sont 502 900 emplois vacants, soit environ 100 000 par an. La solution à portée de main réside dans l’embauche des 600 000 demandeurs d’emploi de notre pays. Mais la FEB ne veut pas en entendre parler. Bizarre ? Non, quand même pas. Marx l’expliquait déjà : les employeurs ne peuvent pas s’en sortir sans un grand nombre de chômeurs. De cette façon, ils peuvent continuer à exercer une pression permanente sur les salaires. On prétend que l’allongement des carrières est nécessaire pour accroître encore le nombre d’actifs, mais, en fait, c’est donc pour maintenir à niveau le nombre d’actifs de réserve.
La version complète de cet article peut être lu sur www.marx.be
L’espérance de vie en bonne santé des femmes
À 25 ans, une femme hautement qualifiée peut encore s’attendre à plus de 47 ans de vie en bonne santé. Une femme qui n’a fait que l’école primaire, 36 ans. Et une femme de 25 ans qui n’a pas été à l’école n’a plus que 29 ans d’espérance de vie en bonne santé devant elle, soit 18 ans de moins qu’une femme hautement qualifiée. Ce fossé s’est fortement élargi ces dix dernières années. Au début de ce siècle, le retard des non qualifiés sur les hautement qualifiés n’était encore « que » de 11,5 ans.
Et les hommes ?
Au début de ce siècle, un homme hautement qualifié de 25 ans pouvait espérer vivre 80 ans. Un homme moyennement qualifié (secondaire supérieur) atteint en moyenne 77,5 ans. Et celui qui n’a achevé que son école primaire, 74 ans. Celui qui n’a suivi aucun enseignement peut s’apprêter à s’en aller à 72,5 ans. Considérés sur ces dix dernières années, les gens hautement qualifiés vivent 2,5 ans plus longtemps, alors que les non qualifiés n’ont pas progressé. Ce fossé s’élargit.