Tout commence en 1950, dans la province du Yunnan, dans le Sud de la Chine. Mao Zedong vient d’arriver au pouvoir, et le pays se prépare à d’importants changements. Xiao Li – l’auteur – n’est pas encore né, et c’est à travers l’histoire de son père que le récit démarre. En tant que cadre du Parti, son rôle est de propager la politique du « Grand bond en avant », à savoir la modernisation du pays.
Le temps du père – c’est le titre du premier tome – raconte l’enfance de Xiao Li, qui est aussi celle de la Chine moderne. Le père, c’est celui de l’auteur, bien sûr, mais aussi toute sa génération, qui a connu et fait la révolution. C’est aussi Mao, le premier grand leader chinois, meneur de la révolution, qui bénéficiait d’un grand soutien et de l’affection du peuple.
On découvre ainsi les premières réformes, qui suscitent l’enthousiasme du peuple, ainsi que la découverte d’une nouvelle politique, plus égalitaire. Mais tout n’est pas facile, et les premiers problèmes surgissent : les mauvaises récoltes et la famine, les tensions entre traditions et nouvelles idées, ainsi que les dérives extrémistes de certains. La mort de Mao, à la fin du tome, clôt une page fondamentale de l’histoire chinoise.
Vient ensuite Le temps du parti, où l’on suit Xiao Li devenu adulte. Jeune soldat d’abord, il aspire à entrer dans le Parti communiste, et doit pour cela prouver son engagement. À travers son séjour à la campagne, nous découvrons la réalité paysanne de l’époque, ainsi que les premiers émois du jeune homme. Il se distingue ensuite grâce à son talent artistique, et réalise de nombreuses affiches de propagande pour le Parti.
L’évolution du pays et de la ligne des dirigeants causent parfois des tensions avec les conceptions originales de Mao. C’est effectivement le temps d’une nouvelle génération qui, après le coup d’envoi du socialisme, doit assurer la pérennité de la Révolution sur le long terme.
À la fin du deuxième tome et durant tout le troisième, de fréquents allers-retours sont effectués entre le moment d’écriture de la BD et l’histoire qu’elle raconte. L’impressionnante évolution de la Chine est ainsi mise en avant, et l’on se rend compte du décalage que peut ressentir un « vieux » par rapport à l’agitation de sa jeunesse. C’est ainsi qu’on assiste au passage au « temps de l’argent ». Ce temps-là, c’est maintenant, celui qu’on connaît mieux.
Le pays s’ouvre à une économie de marché, à l’Occident. Il s’agit d’un moment où certaines contradictions se renforcent, où certains commencent à se sentir attirés par la course au profit. Cette politique a enrichi de nombreux Chinois, qui ont réalisé une ascension sociale impressionnante. Mais elle en a également laissés d’autres en arrière.
La réalité est toujours plus complexe qu’elle n’en a l’air, et celle de la Chine est particulièrement difficile à comprendre, surtout pour nous, Européens, qui connaissons si peu son histoire et sa culture. Cette BD permet donc d’approcher ces thématiques de l’intérieur. C’est un regard authentique, critique, engagé et tendre avec le peuple, nostalgique parfois, mais aussi enthousiaste et optimiste pour l’avenir, qui nous balade à travers 50 ans d’histoire d’un pays qui représente presque un quart de la population mondiale.
Le dessin de Li Kunwu est également très intéressant. Influencé par l’art traditionnel chinois, mais aussi par sa longue pratique des affiches de propagande, il s’est renouvelé pour cette œuvre. Son trait est vivant, énergique et fluide. Le découpage dynamique du récit rend la lecture très agréable, et l’on dévore chaque tome avec plaisir.
Cette BD permet donc de mieux comprendre la Chine, pour se forger un avis à son sujet, loin des lieux communs et du discours souvent très partiel de nos médias. Li Kunwu conclut son récit en résumant ainsi cette épopée que constitue cette simple vie chinoise :
« Alors oui, de ce que nous avons construit, même si ce n’est pas encore parfait, nous en sommes fiers ! D’autant plus qu’il ne s’agit pas là de profits tirés d’une conquête armée plus ou moins légitime. Ou de l’exploitation d’un riche sous-sol. Ou encore d’un capital hérité que nous aurions savamment fait fructifier. Non, rien de tout ça.
Ici, vous ne trouverez que sueur. Celle de notre front et de celui de nos enfants. Auxquels nous léguons une existence qui sera également faite de dur labeur et de sacrifices, car la route du développement, celle qui nous mènera loin de la pauvreté, est encore longue. »
Li Kunwu et Pierre Ôtié, Une vie chinoise, Glénat, 3 tomes, 19,95 €/tome