
En 1993 déjà, les syndicats étaient descendus dans la rue pour manifester contre le Plan global du gouvernement qui prévoyait un « assouplissement » de l’organisation du travail. (Photo Solidaire, Lieven Soete)
L’an 1981 peut être considéré comme une année charnière. Durant les trente glorieuses qui suivent la Seconde guerre mondiale, le monde du travail jouit d’une situation assez favorable en termes de progression salariale et d’acquis sociaux.
En 1981, le parti libéral flamand PVV obtient plus de 20 % des voix, une première depuis l’instauration du suffrage universel et un doublement des voix par rapport aux années cinquante. Le gouvernement Martens-Gol, une coalition chrétienne-libérale, se met en place et le président du PVV, Willy De Clercq, devient ministre des Finances. Ce gouvernement va mener une politique très favorable au capital.
Les mesures adoptées depuis lors – y compris après le retour des socialistes au gouvernement en 1988 – ainsi que le contexte général, national et international, vont grossir les revenus des sociétés au détriment des revenus des salariés.
La crise qui surgit au milieu des années 70 va entraîner l’apparition d’un chômage structurel qui ne disparaîtra jamais jusqu’à ce jour, malgré des variations conjoncturelles. Il est clair que ce chômage joue un effet à la baisse sur les salaires car la demande de travail augmente par rapport à l’offre, ce qui profite aux offreurs – les employeurs.
Dès 1981, le gouvernement bloque les salaires. En 1983 et 1984, il bloque ceux du secteur public. A partir de l’année suivante, la modération salariale va prendre une forme légale permanente sous forme de norme salariale.
En 1985, le gouvernement impose une première loi sur la compétitivité, suivie d’une autre en 1989 et surtout en 1996. Cette dernière va introduire la fameuse norme salariale toujours d’application aujourd’hui. Cela revient presque à un blocage salarial, mais le principe est plus subtil et renégocié automatiquement tous les deux ans : les salaires du secteur privé ne peuvent augmenter plus vite que dans les pays voisins. Comme ceux-ci appliquent la même logique, cela permet aux patronats belge, allemand, français et néerlandais d’imposer une sorte de blocage salarial sans frontières.
En 1982, le gouvernement s’en prend à l’indexation des salaires. Il va d’abord imposer des sauts d’index plusieurs années de suite. Principe : les prix augmentent mais, pour une période donnée, l’indexation des salaires ne les suit pas. La particularité d’un saut d’index, c’est que son effet continue à jouer même lorsque l’indexation des salaires est rétablie. Les salaires actuels sont toujours en retard des index sautés naguère. En 1994, en vertu du Plan global, le gouvernement impose l’index santé : un index dont il a retiré des produits qui pèsent lourdement sur le budget des ménages, comme les produits pétroliers et le tabac. Aujourd’hui, les prix du pétrole flambent, le tabac comme le carburant est fortement taxé, mais l’index santé est toujours d’application.
Depuis trente ans, le patronat impose d’innombrables réductions d’emploi dans les entreprises. Parfois pour tenir compte d’une baisse de la demande, parfois pour délocaliser, mais le plus souvent pour produire autant, voire plus, avec moins de personnel. C’est donc une autre manière de réduire la masse salariale, une autre manière d’augmenter l’exploitation des travailleurs. Pour le personnel, cela se traduit par une augmentation des cadences et/ou une augmentation du temps de travail et/ou une flexibilité accrue.
Le gouvernement ne prendra jamais aucune mesure pour enrayer ce processus, que du contraire. En 1982, le gouvernement lance la formule des 5-3-3 : en échange d’une réduction du temps de travail de 5 % et d’une perte salariale de 3 %, les entreprises doivent embaucher 3 % de personnel supplémentaire. Mais de ces trois mesures, seule la perte salariale sera effective. Le Plan global de 1993 multiplie les sous-statuts et « assouplit » l’organisation du travail : autorisation d’avoir plusieurs contrats à durée déterminée successifs, annualisation du temps de travail dans les PME.
Si le gouvernement prendra peu de mesures pour enrayer les pertes d’emploi, il ne manquera pas d’invoquer l’emploi pour de nombreuses mesures relevant surtout de cadeaux au patronat. Cas le plus typique : la réduction des mal nommées cotisations patronales à la sécurité sociale. Cotisations qui constituent en réalité le salaire indirect des travailleurs.
En 1981, le gouvernement introduit le système Maribel qui accorde des diminutions de cotisations patronales dans les secteurs soumis à forte concurrence. En 1993, le Plan global étend ces réductions à tous les secteurs industriels. Et de 1993 à 2009, le gouvernement va augmenter de 749 % les réductions sociales, qui passeront de 0,75 milliard d’euros à 6,1 milliards d’euros. Toujours au nom de l’emploi. Or, le nombre de chômeurs n’a jamais réellement baissé.
Les intérêts de la dette payés par l’État représentent 3,4 % du PNB en 2010, ce qui place cette année plus au moins au niveau de 1971 (3,7 % du PIB). Mais ils ont été bien plus élevés pendant plusieurs décennies : 8,3 % en 1981, 11,6 % en 1990 (record absolu), 6,6 % en 2001. Autant dire que depuis 1981, le remboursement de la dette de l’État a transféré un montant de richesses inouï de la majorité de la population vers les banques et autres institutions financières.
Depuis 1981 – et surtout depuis 1982, année de publication de l’arrêté de pouvoirs spéciaux créant le régime fiscal des centres de coordination – les ristournes fiscales offertes aux sociétés ne sont pas minces. Citons, outre les centres de coordinations, l’immunité des plus-values boursières (1991), la baisse du taux nominal de l’impôt des sociétés de 40,17 % à 33,99 % (2002), les intérêts notionnels (2005) ou encore les multiples réductions de précompte professionnel qui sont puisées dans la masse salariale pour être offertes aux employeurs.