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7 février 2012 16:03 | Il y a : 106  jour(s)
| Thème: Culture et histoire, France, Culture, Histoire

José Bové :: « Comment des gens ordinaires sont capables de faire des choses extraordinaires »

José Bové est « la » figure de l’altermondialisme en France. Mais pas seulement. Il a aussi participé au combat , débuté en 1971, contre l’extension d’une base militaire au Larzac qui aurait détruit la vie des agriculteurs locaux. Il nous en parle quarante ans plus tard, à l’occasion d’un documentaire sur le sujet.

Jonathan Lefèvre

La lutte des paysans du Larzac, rejoins par des militants écologistes, pacifistes et des partis de gauche, a duré dix ans. 10 ans de résistance contre l’État qui voulait agrandir une base militaire au détriment des riverains. Une lutte dont est issu, entre autres, José Bové. Une lutte victorieuse.

Rendez-vous est pris le jeudi 2 février au Parlement européen, dans le bureau du député écologiste. Malgré son planning chargé, José Bové a pris le temps de répondre à nos questions. La pipe, éteinte, sur son bureau.

Comment est née l’idée de ce documentaire ?

José Bové. Le réalisateur Christian Rouaud a participé à toute l’ébullition de ces années 1970, comme militant. Donc, cette période lui parlait. C’est son troisième film. Le premier portait sur les années 1970, le mouvement social issu de Mai 68. Il l’a réalisé il y a une dizaine d’années, sur un leader paysan, Bernard Lambert. Issu du mouvement catholique, il a été député MRP (parti démocrate-chrétien, aujourd’hui disparu, NdlR) en 1958 et a été le premier à demander l’indépendance de l’Algérie à l’Assemblée nationale.

Son deuxième film, qui l’a rendu célèbre dans les mouvements sociaux, avait comme sujet la lutte des ouvriers de l’usine LIP. Quand ce film est sorti, nous avions rédigé, dans le Journal du Larzac, un commentaire élogieux de son film mais on lui a dit « c’est dommage que le Larzac ne soit pas évoqué », parce qu’en 1973, il s’est tenu le premier grand rassemblement du Larzac, à l’initiative de Bernard Lambert. Le symbole de ce rassemblement était l’unité ouvriers-paysans, avec la venue de plusieurs centaines d’ouvriers de LIP. Le slogan était « LIP-Larzac, même combat, ouvriers-paysans, même combat ». On lui a donc lancé : « On espère que tu feras ton prochain film sur la lutte du Larzac. » C’est comme cela qu’il a décidé de faire son film. Il a travaillé un peu plus de 3 ans pour le réaliser, à partir d’interviews et de beaucoup d’images d’archive. Ce sont les acteurs encore en vie qui racontent aujourd’hui l’histoire. C’est un vrai film, ça dure deux heures et les gens ne voient pas le temps passer.

Pour en revenir au combat du Larzac, qu’est-ce que cette lutte peut nous apprendre aujourd’hui, quarante ans plus tard ?

José Bové. Comment des gens ordinaires sont capables de faire des choses extraordinaires. Ce ne sont pas des militants, au départ, engagés contre la militarisation ou organisés dans des partis politiques. Ce sont des gens ordinaires, plutôt de droite, plutôt traditionnalistes, qui vont à la messe tous les dimanches. Il y en a plusieurs qui l’affirment dans le film : en Mai 68, ils étaient plutôt du côté des CRS que du côté des étudiants. Ces gens, du jour au lendemain, se prennent un coup sur la tête. On leur assène : « On vous vire de chez vous, on a besoin de vos terres pour faire de la place à nos chars. » Et là, les gens disent « non », spontanément. Ce que ça apprend, c’est comment une communauté apprend à se réunir, à parler d’une voix (ils font le serment de ne jamais vendre), à lutter ensemble et à prendre des décisions pour garder la maîtrise de cet engagement. Ça parle de l’unité, comment se construit le soutien extérieur, avec des gens qui viennent de milieux complètement opposés. Et donc tu as ce mélange, entre ces gens qui, au départ, ne sont pas du tout engagés politiquement dans la contestation mais se retrouvent en fait avec comme soutien principal tous les gens qui se sont engagés pendant ou après 68 (des syndicalistes, des partis de gauche, etc.). Le message final du film, c’est que cette lutte populaire est devenue un véritable enjeu national, puisqu’à l’élection présidentielle de 1981, un candidat, Giscard d’Estaing, déclare : « Je continue le projet d’extension » et l’autre, François Mitterrand, avance : « Si je suis élu, j’arrête le projet ». Donc c’est la jonction aussi entre une lutte populaire et son débouché politique. La lutte populaire, sans le débouché, ne pouvait pas gagner, mais en même temps, est-ce que le débouché politique serait arrivé s’il n’y avait pas eu les luttes populaires ?

La justice administrative avait d’abord donné raison à l’armée pour l’extension du camp, mais malgré cela, vous avez réussi à résister jusqu’à la victoire. Est-ce une leçon pour les autres luttes ?

José Bové. Une lutte sociale n’est jamais perdue d’avance, les seuls combats perdus sont ceux que l’on n’a pas commencés. C’est une constante têtue. Mais, pour pouvoir durer, la lutte doit avoir un certain nombre d’atouts. La question de l’unité est évidemment centrale. Et nous devions populariser l’action sur le terrain, d’un côté et, de l’autre, l’action juridique. Utiliser toutes les armes du droit dont nous disposions pour mettre des bâtons dans les roues du processus. Et ce processus, qui aurait pu être achevé en deux ou trois ans, on l’a fait tenir pendant dix ans. Ce qui veut dire que l’on a eu du soutien de juristes, d’avocats mais aussi de magistrats qui travaillaient pour nous, par en dessous, pour nous donner des conseils. On a construit toute une guérilla juridique aussi. Et ça, c’est intéressant car, souvent, quand les gens se lancent dans les luttes, ils pensent que le droit n’est en fait là que pour les asservir, alors que ça peut être un outil absolument stratégique, et qu’on peut gagner des batailles aussi par le droit. Et qu’on peut, même, dans la lutte, faire évoluer le droit. Tu fais évoluer le droit en changeant les lois. Les lois ne sont pas intangibles, elles peuvent aussi changer.

Dans le film, un militant rappelle qu’« il y avait des gens qui nous soutenaient partout ». Comment expliquer cet élan de solidarité pour un combat qui peut sembler local, à première vue ?

José Bové. Il y a eu des comités de soutien partout en France, dans les pays limitrophes, dont la Belgique et même aux États-Unis. On peut expliquer cela par deux choses qui ont scandalisé les gens.

D’abord, qu’on annonce par la télévision à des paysans qu’ils doivent quitter leur terre. Les gens apprennent, en regardant les informations du soir, qu’ils sont foutus dehors et que leurs vies ne valent rien. Au début du film, on voit même un politicien qui dit que ce sont « des gens qui élèvent des brebis et vivent comme au Moyen-Âge ». Ce qui est une phrase absolument invraisemblable et qui montre bien le mépris pour ces personnes. Ce mépris de l’État a choqué tout le monde.

Deuxièmement, c’est le décalage entre, d’un côté, l’agriculture, qui permet de créer de la vie, et, de l’autre, ce camp militaire pour entraîner des chars pour des guerres coloniales et lointaines. Et ce camp devait servir à d’autres armées, dont l’armée britannique, allemande. Avant que l’affaire du Larzac commence, les Anglais manœuvraient avec leurs chars n’importe où en dehors du camp militaire, dans les champs. Et après ils indemnisaient en fonction de la largeur des chenilles…

Ce bouillonnement d’après 68 regroupait des gens qui luttaient contre l’État, contre la droite, contre l’armée, etc. Pour des tas de raisons très différentes, des gens ont trouvé que le Larzac catalysait leurs combats. Et donc les gens sont venus nous soutenir et ont créé des collectifs dans toutes les villes, de manière spontanée, et ces collectifs se sont élargis. Mais, ce qui était important, c’est que les paysans ont toujours décidé des actions. Les comités de soutien se réunissaient une fois par mois au Larzac, puis repartaient après des débats parfois un peu chauds. Mais les décisions stratégiques étaient toujours dans les mains des paysans. Il y a une espèce de marque de fabrique « Larzac » qui est née de ces dix ans de confrontation, menée par des gens qui étaient souvent des adversaires.

Peut-on faire un lien entre le mouvement des Indignés et celui du Larzac ?

José Bové. Nous, on n’est pas là pour distribuer des bons ou des mauvais points, pour lui donner ou pas le label (rires). Mais c’est vrai que le Larzac a été au cœur de beaucoup de mouvements, au cœur du lancement populaire de l’altermondialisme. Notamment avec l’histoire du démontage du Mc Do, qui a été exécuté essentiellement par des gens du Larzac. Le premier grand rassemblement contre la mondialisation en France, a été le procès du Mc Do en 2000. Cette action est arrivée au moment où l’OMC avait condamné l’Europe pour le bœuf aux hormones. L’OMC avait donné l’autorisation aux États-Unis de prendre des sanctions contre des produits européens, dont le Roquefort. Et le Roquefort, c’est l’emblème du Larzac. Il y avait un conflit entre le produit le plus standardisé et industriel d’un côté et le produit local de l’autre. En même temps, il y avait la construction de ce Mc Donald à Millau. Pour nous, l’idée du démontage du Mc Do était très clairement de montrer la logique de l’industrialisation de l’agriculture et de la standardisation de l’alimentation. Et montrer comment l’OMC entrait trois fois par jour dans nos assiettes. C’était donc une action de pédagogie. En plus, on l’avait faite de manière non-violente, avec humour, avec 400 personnes, avec un orchestre. C’était festif. Et on l’avait annoncé à l’avance, aussi à la police.

Entre-temps, il y avait eu Seattle et tout ça. Le combat contre les OGM, on l’a relancé lors d’un grand rassemblement en 2003, où il y avait plus de 300 000 personnes. Donc, le Larzac a été un peu au cœur de ces nouvelles formes de lutte, qu’on peut appeler « citoyennes », et pas uniquement syndicales, politiques, mais qui permettaient aux citoyens de se réapproprier leur histoire. Dans ce sens-là, on peut dire qu’il y a une continuité. J’ai rencontré l’autre jour une Indignée ici à Bruxelles, qui venait de Barcelone et elle m’a avoué qu’en 2003 elle était au rassemblement du Larzac. Et que cela avait été un des plus beaux rassemblements, en terme d’énergie. Les combats peuvent être disparates à travers le monde mais tu as toujours des choses qui se croisent. Je pense que l’on a contribué aussi à la réappropriation du débat par les gens « ordinaires ».

On a fait entrer la désobéissance civile dans les luttes populaires, ce qui, je pense, n’existait pas en Europe. Il n’y avait pas cette culture, déjà présente aux États-Unis. Mais la grève, qui est une forme de non-participation à l’activité économique d’une entreprise, est aussi une forme de désobéissance.

Tous au Larzac, de Christian Rouaud, 1h58. Séances : www.cinebel.be Plus d’infos sur www.grignoux.be ou sur www.leparcdistribution.be


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