Reportages, le nouvel album de Joe Sacco, rassemble des travaux réalisés pour différents journaux et magazines. Les thèmes sont variés, mais le ton, toujours juste. Le premier récit nous plonge dans le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Cette introduction, brève, pose plus de questions qu’elle n’offre de réponses, mais a le mérite de nous plonger dans le cœur du sujet : la souffrance des populations dans les grands conflits.
À Hébron, Sacco s’est retrouvé au cœur des tensions entre Israéliens et Palestiniens. Cette ville est probablement la plus marquée par l’occupation et sa violence quotidienne. À travers des témoignages de personnes de chaque camp, l’auteur nous donne un aperçu de la vie là-bas. Ainsi, Wilder, juif originaire du New Jersey, justifie la présence de colons par l’histoire religieuse : « C’est ici qu’Abraham s’est établi... Ici que David a fondé son royaume avant d’aller à Jérusalem... » De l’autre côté, les témoignages de Mohamed Abu Ilhalaweh, paralysé suite à une attaque d’un colon en 1994, et de Majed Natshe, qui doit braver le couvre-feu au péril de sa vie pour pouvoir se rendre à son travail, montrent la dureté de l’occupation.
Bien sûr, la question de la neutralité se pose. Un problème que l’auteur assume et évoque dans sa préface. Il y explique comment la bande dessinée, comme moyen d’expression, le force à mettre en scène sa pratique de journaliste, et donc à assumer la partialité de son point de vue. Sacco prend volontairement le parti des faibles, mais reste critique. Son travail sert surtout à rétablir un équilibre dans l’information : « Ces derniers [les puissants, NDLR] sont souvent excellemment servis par les médias traditionnels et les organes de propagande. Les puissants doivent être cités, c’est vrai, mais afin de mesurer leurs assertions contre la vérité, et non pour obscurcir celle-ci. »
Jamais Sacco ne tombe dans un voyeurisme de la misère ou de l’horreur. Les images très dures de la bande de Gaza, où des maisons sont démolies sous prétexte de chasse à la contrebande, ne sont pas là pour inspirer la pitié, mais bien pour dénoncer et rendre compte d’une situation inacceptable.
De la Palestine on passe à un ensemble de reportages sur le Caucase, région souvent oubliée des médias et qui a subi, des années durant, des conflits et des situations extrêmement difficiles pour la population. Joe Sacco y a rencontré des femmes vivant dans les camps de réfugiés de la république voisine d’Ingouchie.
D’Irak, le reporter a ramené trois récits édifiants, trois réalités du conflit qui, ensemble, composent une mosaïque de l’impérialisme américain. À ce sujet, déjà plus médiatisé, succèdent le reportage sur les réfugiés africains, puis celui sur le sort réservé en Inde à certains membres des castes inférieures, des populations dépossédées de leurs terres et forcées à travailler dans des conditions inhumaines pour obtenir de quoi survivre.
La force de Joe Sacco est sa capacité à réaliser un vrai travail de reporter. Il sait contextualiser les faits qu’il rapporte, tout en présentant de nombreux témoignages, rendus très vivants par le dessin et le découpage très maîtrisé de l’auteur. Il amène constamment une réflexion par la confrontation des points de vue, d’une part, et par la mise en relation de ceux-ci avec les faits auxquels il assiste, de l’autre.
Le travail de Sacco peut se résumer en une phrase. Une citation du journaliste britannique Robert Fisk, que l’auteur cite comme exemple : « Je dis toujours que les reporters devraient être neutres et impartials, du côté de ceux qui souffrent. »
Joe Sacco, Reportages, 2011, Futuropolis, 25 €.
Joe Sacco
Joe Sacco s’est fait connaître dans les années 1990 avec la publication de son recueil de reportages en bande dessinée Palestine (Rackham, 2010 pour l’édition française). Journaliste de formation, l’auteur américano-maltais a, suite au succès de cette première série de reportages, travaillé auprès de nombreux médias, pour couvrir des conflits et des thématiques importantes au niveau international. Il est considéré comme le pionnier du reportage en BD, genre qui commence à se populariser. 
Plusieurs de ses œuvres abordent la Palestine, un thème qui lui tient à cœur et qu’il traite avec beaucoup de justesse et de subtilité. Par ailleurs, il a travaillé sur la guerre en Bosnie dans Goražde (Rackham, 2011) et The Fixer (Rackham, 2005).