
En octobre 1998, la FGTB dénonçait la réduction des allocations par rapport aux salaires. Quatre grandes manifestations plus tard avec la CSC, les allocations ont été légèrement augmentées. (Photo Solidaire, Salim Hellalet)
Jef Maes siège depuis quinze ans au Comité général de gestion de l’Inami et au Conseil national du travail. Avec un tel CV, il sait certes de quoi il parle en publiant son livre Uw sociale zekerheid in gevaar (Votre sécurité sociale en danger) qu'il a écrit en son propre nom. En effet, la sécurité sociale, grande conquête du mouvement ouvrier, qui paie des allocations de chômage, de pension ou des allocations familiales à 2,4 millions de personnes, et rembourse à tous les frais médicaux, est en péril.
La sécurité sociale est en danger. Nombre de jeunes pensent que la sécurité sociale va de soi et ne sont donc pas prêts à lutter pour la défendre. N’est-ce pas un problème ?
Jef Maes. Certainement. La génération plus âgée sait bien, par les témoignages des parents et grands-parents, que l’on peut tomber très rapidement dans la pauvreté dans une société sans sécurité sociale.
Ce n’est pas le cas des jeunes. Cette matière ne figure pas non plus dans les programmes scolaires, alors qu’elle est un élément essentiel de notre société, je dirais même de notre civilisation. C’est là que réside par exemple la différence entre notre pays et les États-Unis, bien plus que dans les écarts de richesse. Les États-Unis sont même plus riches que l’Europe occidentale ou la Belgique, mais nous protégeons bien mieux nos citoyens des aléas de la vie.
Conscientiser les jeunes à la sécurité sociale est-il un des objectifs de votre livre ?
Jef Maes. Certes, mais je ne me fais guère d’illusions. Il y aura bien l’un ou l’autre jeune qui jettera un œil à mon livre pour un « devoir », mais la majorité doit être atteinte par un autre canal. J’ai étudié l’histoire afin de pouvoir enseigner, mais je pense qu’il y a des gens plus qualifiés que moi pour toucher la jeunesse actuelle.
Pour cela, votre livre est trop « technique »…
Jef Maes. En effet. Je l’ai écrit pour un public plus militant qui pourra faire autre chose de cette information. Pourtant, l’idée de base de notre sécu est très simple, même si sa mise en œuvre est devenue très complexe : nous cotisons tous solidairement pour nous protéger des risques qui peuvent menacer chacun d’entre nous. Un principe simple, mais pas évident. Seule une minorité dans le monde en bénéficie, et pour cela il a fallu se battre.
« Sans notre système légal de sécurité sociale, 44 % des Belges vivraient dans la pauvreté », écrivez-vous dans l’introduction. Certains lecteurs pourraient penser que vous exagérez.
Jef Maes. En Grande-Bretagne ou aux États-Unis, c’est pourtant la réalité. Bien sûr, il y aura toujours des gens qui vont s’en tirer via l’une ou l’autre assurance privée, comme les employés des meilleurs secteurs et des grandes entreprises. Les gens tentent toujours de s’assurer d’une manière ou d’une autre, c’est même ainsi qu’est née la sécurité sociale. Mais les travailleurs des secteurs plus faibles, des petites entreprises ou sans emploi, eux, passeront à travers les mailles du filet. Dans les 44 %, une partie s’en tirera, mais précisément pas les gens qui en ont le plus besoin. Le nombre énorme de pauvres et de sans-abri aux États-Unis le prouve. C’est toute la différence entre une société et une autre : civilisée ou inhumaine. En outre, aux États-Unis, il ne s’agit même pas de mesures d’économie : ils consacrent bien plus d’argent que nous aux assurances privées et aux prisons. Quand on a faim, on va tenter de voler ou de se procurer de l’argent d’une manière ou d’une autre. Aux États-Unis, il est impossible de se promener le soir dans trois quarts des rues des grandes villes. Notre système social est donc aussi la meilleure prévention contre la criminalité et contribue au fait que nous nous sentions en sécurité dans nos villes.
Selon vous, le système britannique est un échec.
Jef Maes. Il s’agit du système Beveridge. Je vous épargne les détails techniques, mais la grande différence avec le nôtre est que ce système, tout comme celui des États-Unis, est centré sur la lutte contre la pauvreté, alors que, chez nous, l’accent est mis sur l’assurance. Notre système d’assurance générale obligatoire inclut la classe moyenne, nécessaire à l’ancrage d’un système social. En Grande-Bretagne, les gens savent que « programs for the poor become poor programs » (les programmes pour les pauvres deviennent des programmes pauvres). Ce qui a permis à Thatcher de détricoter tout ça facilement.
On entend souvent dire que les pensions sont impayables, que la sécurité sociale est un puits sans fond… Cependant, vous écrivez dans votre ouvrage que l’État a fait endosser le coût de la réforme des polices par la sécurité sociale !
Jef Maes. Pourtant, jusqu’aux années 1980, l’État a toujours fait l’inverse et payé pour les risques qui ne relevaient pas des travailleurs. L’État prenait donc ces dépenses à son compte. Depuis, l’Etat a fait endosser de plus en plus de factures par la sécu ; par exemple, les projets de création d’emplois qui, jusqu’aux années 1980, étaient financés par l’État. Et ce, sans exiger la moindre garantie de nouveaux jobs, pour des milliards d’euros par an. Plus tard, le gouvernement a également financé les interruptions de carrière, les chèques services et, comme vous le mentionnez, la réforme des polices, partiellement aux dépens de la sécurité sociale, contre l’avis unanime des partenaires sociaux. Mais, in fine, c’est le politique qui décide en matière de sécurité sociale. Comment expliquer que des footballeurs payés des fortunes, comme Boussoufa, bénéficient d’une couverture maximale alors qu’ils ne paient qu’un minimum de contributions sociales ?
Pas étonnant que, à la longue, il y ait un trou dans le budget de la sécu… Et, malgré tout cela, les dépenses de la sécurité sociale en rapport avec la richesse nationale ont baissé. Jusqu’à la crise bancaire, certes, mais c’est aussi le rôle de la sécurité sociale de s’occuper des victimes de cette même crise.
Si les gouvernements – aussi et peut-être surtout celui du début des années 2000 – avaient été plus économes, ils auraient pu dire aux gens : votre pension est garantie, nous pouvons vous rembourser vos frais médicaux, le vieillissement de la population n’est pas un problème. Ce qui est important d’un point de vue social, mais aussi économique. En effet, si les gens se font moins de souci quant à leur avenir, ils auront moins tendance à épargner.
Il manque 4 à 5 milliards à la sécurité sociale pour les prochaines années. D’où provient aujourd’hui le plus grand danger ? Des politiciens qui veulent la scission de la sécu, ou bien des politiciens qui veulent juste tailler dans les dépenses et ne veulent rien entendre de nouveaux revenus ?
Jef Maes. À court terme, le plus grand danger est bien sûr la scission. Les intentions des partis nationalistes flamands sont très claires, il suffit de regarder leur programme. S’ils arrivent au pouvoir, ils tenteront immédiatement de supprimer les prépensions, les allocations du stage d’attente des jeunes, de limiter les allocations de chômage dans le temps, et le reste… Ce qu’ils veulent, c’est modifier la sécurité sociale jusque dans ses fondements pour en arriver à un système d’assurance comparable à celui de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Soit une protection minimale contre la pauvreté qui, de surcroît, peut être facilement supprimée : tout bon pour ceux qui vivent confortablement, antisocial pour les autres qui ne peuvent faire face à l’un ou l’autre revers. En effet, ce type de système de « protection contre la pauvreté » n’assure pas contre le chômage, la maladie et la vieillesse.
À la fin des années 1990, avec la FGTB, vous avez dénoncé le fait que nos allocations sociales sont scandaleusement basses. Nos pensions, par exemple, sont les moins élevées d’Europe.
Jef Maes. En 1997, notre bureau d’études a en effet rédigé une note, chiffres du Bureau du Plan à l’appui, sur l’évolution des allocations sociales au cours des vingt années écoulées. Toutes les allocations avaient fortement baissé. Par exemple, les allocations de chômage, qui auparavant étaient entre 80 et 44 % du salaire, sont passées à 28 %. C’est presque le même cas de figure pour les allocations d’invalidité. Avec d’autres organisations, nous avons alors mené une campagne pour le maintien du niveau des allocations. En 2004, après quatre manifestations rassemblant plus de 20 000 personnes, nous avons pu faire bouger les choses. Et, cinq ans plus tard, avec l’accord interprofessionnel de 2009-2010, nous avons pu ramener les allocations de chômage pour la première année à 60 % du salaire, avec effet rétroactif jusqu’en octobre 2008, afin que les dizaines de milliers de victimes de la crise puissent obtenir un peu plus.
Juste à temps ! S’il y a une chose dont je suis fier dans ma carrière, c’est bien cela. Les allocations de chômage technique pour les chefs de famille ont même augmenté de 35 %. Lorsque nous obtenons une victoire, il est bon de le faire savoir, surtout en temps de crise. Mais attention : les allocations sociales restent encore bien trop basses, et la question, à l’heure actuelle, est de savoir si nous pourrons maintenir leur niveau…
À propos du budget de la sécurité sociale : la FGTB veut que le gouvernement recherche en priorité un meilleur financement, avec davantage de moyens.
Jef Maes. Impossible de s’en sortir autrement. L’alternative est de couper dans les dépenses, ce qui provoquerait un bain de sang social. Et les marges pour de nouvelles rentrées existent. Il suffit de voir le nombre d’entreprises qui ne paient carrément pas d’impôts, ou de traverser les frontières pour voir comment les riches Néerlandais ou un Johnny Halliday désirent se domicilier en Belgique, où il n’y a pas d’impôt sur la fortune. La Belgique pratique une concurrence déloyale par rapport à nos voisins. Ou pensez également aux intérêts notionnels…
La FGTB plaide par ailleurs pour des économies, mais celles qui ne se font pas au détriment des gens.
Jef Maes. Nos allocations sont les plus basses d’Europe, il est donc inacceptable d’encore les diminuer. Nous nous y opposerons totalement.
Mais il est certes possible de réaliser des économies, particulièrement dans les soins de santé. Lorsqu’on investit 100 millions d’euros dans ce domaine, il n’est pas certain que ceux-ci bénéficient directement à la population. En effet, dans ce secteur, tout le monde veut sa part du gâteau : l’industrie pharmaceutique, les spécialistes aux salaires faramineux, les hôpitaux, les maisons de repos privées… Il faudrait constamment veiller à ce que l’argent soit dépensé à bon escient. Et, actuellement, c’est bien loin d’être le cas.

Le livre Votre sécurité sociale en danger, de Jef Maes, n’existe pour
l’instant qu’en néerlandais (EPO, www.epo.be ). Il sera bientôt disponible en français auprès de Présence et Action Culturelles.