Vous estimez la création d’un niveau fédéral pour la culture indispensable pour la nouvelle Belgique. Pourquoi avez-vous écrit qu’il s’agit d’une étape logique de l’évolution culturelle de la Flandre ?
Erwin Mortier. Parce que les jeunes de la N-VA ne cessent de nous barber avec leur « vivre son identité flamande sans complexe ». Moi-même je ne m’en préoccupe pas vraiment. N’empêche que, si les Flamands participent à la création de ce niveau fédéral, cela constituera un magnifique exemple d’identité flamande assumée sans complexe. Ils pourraient y voir une plateforme où les activités artistiques de leur communauté seraient présentées au monde extérieur. Malheureusement, ils ne voient pas les choses de cette manière, au contraire. Ce n’est pas un hasard si la Flandre n’a toujours pas signé d’accord de coopération culturelle avec la Wallonie, tout est bloqué au niveau du gouvernement. Sans cela, je trouve l’identité flamande plutôt affectée. Je suis convaincu que, pour ces politiciens, ce genre de propositions ne paie pas. On pourrait peut-être faire avancer le débat s’ils parvenaient à proposer d’autres modèles pour la Flandre et la Belgique. Cela permettrait aux gens d’avoir des alternatives. Car sur ce point, le choix est plutôt restreint.
Avez-vous encore le courage de suivre la formation du gouvernement ?
Erwin Mortier. Plus que jamais. Je trouve cela très intéressant, d’un point de vue anthropologique. Mais surtout parce que la crise a mis à nu un certain nombre de choses. Actuellement, nous payons certaines responsabilités historiques. Je me souviens qu’André Cools, depuis assassiné, avait déclaré il y a de cela plusieurs années : « Le brol bruxellois, c’est pour plus tard ». Mais à force de repousser le brol bruxellois, il se retrouve à présent au centre de la table des négociations et on ne cesse de tourner autour du pot. En effet, tout le monde se rend bien compte, N-VA comprise, que Bruxelles tient un rôle crucial dans la réforme de l’État. Pour le politique, Bruxelles a toujours été considérée comme le problème, alors qu’il est de plus en plus manifeste que Bruxelles est au contraire la solution.
Pour qui cela est-il de plus en plus manifeste ?
Erwin Mortier. Pour le politique. Mais, visiblement, il est difficile d’étaler cette carte sur la table. Si vous avez l’occasion de leur poser la question de manière informelle, ils vous le confirmeront. Ils sont conscients que nous évoluons vers une Belgique à quatre entités, parler de Communautés ou de Régions est juste une question de sémantique. Et, pour diverses raisons, cette évolution est difficile à avaler pour certaines familles politiques. Et plus encore pour la N-VA parce que ce genre d’opération implique une définition du niveau fédéral. Et cela ne cadre pas avec l’horizon idéologique de ce parti. Ce que je trouve intéressant, c’est la manière dont tous s’embourbent. Les politiciens ne peuvent pas faire comme si Bruxelles n’existait pas.
Malheureusement pour certains.
Erwin Mortier. Dans leur discours, toutes les tendances flamingantes trouvent Bruxelles importante. Dans la pratique, elles la dénigrent. Dans un article, je parle de l’état d’abandon dans lequel se trouvent nos institutions culturelles fédérales. Mais il s’agit également d’un phénomène généralisé à Bruxelles. Cela reflète en outre les difficultés qu’une partie du Mouvement flamand a toujours éprouvées par rapport à l’urbanité tout court. Et une Flandre indépendante n’y changera rien.
Est-ce un hasard si, en Flandre, les plus fervents opposants à une société multiculturelle sont également les plus fervents opposants de la Belgique ?
Erwin Mortier. Je ne pense pas que ce soit le cas. Prenez le professeur Etienne Vermeersch, par exemple, il parle d’une communauté communicative homogène, impliquant peut-être la nécessité de posséder un territoire propre. Mais, au fond, on retrouve toujours cette aspiration à une sorte de société qui est en total accord avec elle-même, et possède une certaine harmonie. Je n’irai pas jusqu’à dire que cette aspiration est antipolitique.
Selon moi, il n’y a pas de lien automatique entre nationalisme et fascisme. Je pense néanmoins que ces aspirations peuvent déboucher sur toutes sortes d’expériences politiques bizarres. Cette facette de la conscience flamande, je suis en mesure de la sentir, de la reconnaître depuis l’enfance. Mes grands-parents maternels étaient germanophiles. A l’âge de dix-huit ans, ma grand-mère a perdu, en peu de temps, ses deux parents. Un jour, j’ai lancé sous forme de boutade qu’elle s’était retrouvée dans ce mouvement parce qu’elle aimait beaucoup les parades et chanter, cela symbolisait en effet l’harmonie dont elle avait été privée dans sa propre vie.
Je savais d’après les conversations que j’avais entendues qu’il y avait autre chose, je savais aussi que le frère de ma grand-mère était mort au Front de l’est. Cela n’était pas aussi tabou que dans mon livre Marcel, non. On en parlait, mais à demi-mot, et je percevais la blessure, je pouvais déceler certaines choses.
En tant qu’écrivain, vous êtes plutôt sévère à l’égard du Mouvement flamand. Dans un article, vous dites : « Le bateau de la culture est parti sans lui. C’est entièrement de sa faute s’il a manqué une importante partie de la modernité artistique. Il est à la traîne. »
Erwin Mortier. Quels sont les écrivains qui n’ont jamais eu de rapports tendus avec le Mouvement flamand ? Cela a commencé avec Cyriel Buysse, non, que dis-je, cela a commencé bien plus tôt avec sa tante Virginie Loveling. Ils avaient une vision plus ouverte de l’identité flamande, alors qu’une grande partie du Mouvement flamand estimait que l’émancipation intellectuelle des Flamands devait être confinée dans les limites du cadre religieux. Le désaccord entre un courant timoré et un courant plus ouvert est apparu dès le départ, la N-VA ne doit donc pas croire qu’elle va pouvoir se proclamer unique héritier de tout le mouvement.
L’aspect économique du nationalisme n’est-il pas trop souvent sous-estimé ?
Erwin Mortier. Naturellement. En substance, toute cette histoire est économique. Les situations communautaires et tout le folklore autour de la nomination des bourgmestres ne sont que des couvertures. Une partie des entreprises soutiennent la N-VA pour des raisons purement pragmatiques. Mais, là aussi, tout n’est que pure démagogie. Toute l’histoire des transferts n’est qu’un mensonge. Et sur ce point, les médias nous ont un peu lâchés.
Vous avez déclaré que vous avez pu poursuivre vos études grâce à la démocratisation de l’enseignement. Mais alors que De Wever glorifie le premier ministre britannique Cameron, cet homme demande à ses étudiants 11 000 euros de droit d’inscription.
Erwin Mortier. L’Angleterre regorge d’exemples de conséquences extrêmes auxquelles on peut s’attendre lorsqu’une démocratie se définit comme un marché. Et personne n’a encore demandé à De Wever : ce Dalrymple (essayiste britannique ultraconservateur, NdlR) pour lequel vous vous passionnez, pourquoi a-t-il gommé l’économie de ses analyses ? Alors que cela me semble tout de même très important. C’est presque comme si en Angleterre le problème était dû au fait que les gens ne vont plus à l’église et que le pasteur n’a plus aucune influence. Dans les années 90, j’ai voyagé dans la région minière du Pays de Galles, je suis passé par toutes les mines qui avaient été fermées par Thatcher. Déjà à l’époque la réalité sociale était bien noire : cinémas fermés, bibliothèques fermées, salle des fêtes fermées. Il ne restait que les cafés où les gens allaient noyer leur misère dans l’alcool. La société britannique a complètement changé. Les déséquilibres n’ont cessé d’augmenter, et certaines régions sont devenues des zones totalement défavorisées.
Chez nous, le roman Sprakeloos de Tom Lanoye a récemment été traduit en français (La langue de ma mère), la version française de votre livre Le sommeil des dieux est parue l’an dernier déjà et Dimitri Verhulst est lui aussi traduit. Cet intérêt est-il nouveau par rapport à il y a dix ans ?
Erwin Mortier. Les traductions ont été réalisées par l’éditeur français Fayard. Le monde francophone est également en train de s’ouvrir. La curiosité est partout, excepté en Belgique francophone. Lorsque j’ai débuté, j’ai très rarement entendu un éditeur francophone parler une autre langue que le français lors d’une Foire du Livre, que ce soit à Londres ou à Francfort. Aujourd’hui, le monde littéraire utilise la langue anglaise. Sauf nos amis de l’autre côté de la frontière linguistique. La Belgique francophone semble avoir conservé à ce niveau-là une mentalité archaïque et ne manifeste que trop peu d’intérêt ou de curiosité pour la culture non francophone.
On peut donc parler de deux mondes différents.
Erwin Mortier. En partie, oui. Mais je ne trouve pas que ce soit grave. Nous avons laissé ces deux mondes se développer. Jamais nous n’avons prévu d’endroit où ces communautés pourraient se rencontrer, c’est tragique.
Une circonscription électorale fédérale ? Il en faut une, oui. J’ignore toutefois si les Flamands voteront directement pour Di Rupo. Je pense que le processus sera long. Il faut également oser envisager ce genre de choses sur le long terme. Idéalement, il faudrait dans la foulée pouvoir abolir la monarchie, de sorte que tout le pays puisse élire un président. Je ne crois pas du tout comme l’a déclaré le vieux Spaak dans les années 50 que « les Belges ont besoin de la monarchie comme de lait et de pain ». C’est pour moi une image infantilisante de la citoyenneté. Comme si nous étions assis sur une chaise percée et ne pouvions digérer que du pain trempé dans du lait. C’est tout à fait mesquin vis-à-vis du citoyen souverain. Il faut d’urgence conduire cette monarchie au musée de Tervuren.