
À la fin des années ‘60, le moteur économique a commencé à moins bien fonctionner. La crise a été complète lorsque les prix du pétrole de l’OPEP ont quadruplé en 1973 et ont encore doublé en 1979. (Photo Stewart)
Après la crise bancaire, les libéraux, les démocrates chrétiens et les socialistes appellent à la régulation et du contrôle des marchés financiers et ils jurent que c’en est terminé du capitalisme de casino. La régulation, la solution ?
Jo Cottenier. Après la crise de 1929, on a adopté dans les années 30 toutes sortes de lois censées réguler les marchés. À partir des années 80, ces lois ont été toutes détricotées par les gouvernements de Reagan, Clinton et encore plus avec Bush. La même chose a eu lieu en Europe. Maintenant, on veut une fois de plus les introduire afin de protéger le système en tant que tel.
Quand le Parti du travail de Belgique (PTB) parle de régulation, il s’agit des mesures qui feront mal au capitalisme. La régulation que nous proposons libère des fonds afin de protéger les travailleurs et créer de l’emploi, et elle fait payer les spéculateurs, elle introduit des taxes sur les opérations boursières, comme la taxe Tobin. Il importe surtout que ce soient ceux qui se sont enrichis durant toutes ces années qui paient la prise.
La crise aurait-elle été aussi grave s’il n’y avait eu cette dérégulation des marchés financiers ?
Jo Cottenier. Sans doute pas, car alors les bulles financières n’auraient pu se développer à pareille échelle. Mais s’il n’y avait pas eu les bulles financières, on n’aurait pas pu compenser la crise de 1973 (Voir article La maladie).
Dans Études marxistes, vous citez Johan Vande Lanotte (SP.a) : « La seule recette n’est pas moins, mais plus de marché libre. Un véritable marché libre signifie que la régulation et le contrôle font en sorte que la concurrence se déroule librement. »
Jo Cottenier. C’est un bel exemple de l’effritement complet de l’idéologie des sociaux-démocrates. Ce n’est pas tellement évident de l’être, de ces jours-ci (il rit). Quoi qu’il en soit, le PS et le SP.a se sont complètement approprié la pensée du libre marché des libéraux. La seule chose qu’ils formulent en guise de réponse à cette crise, c’est que le marché doit à nouveau être régulé, mais cela signifie qu’ils reconnaissent le principe du libre marché.
C’est tout à fait dans la ligne de ce qu’ils ont fait ces dernières années au sein des différents gouvernements : privatisation des services publics, des systèmes de pension, de la sécurité sociale. Les sociaux-démocrates ont collaboré activement à la loi sur les pensions complémentaires. Les travailleurs ont été encouragés à investir dans des actions via des fonds de pension privés. Maintenant que les Bourses se sont effondrées, bien des travailleurs ont perdu 40 %, voire plus, de l’argent qu’ils avaient investi dans ces fonds de pension.
Sur ce plan, il n’y a pas de distinction entre les socialistes et la plupart des libéraux, ils pensent les uns comme les autres que la crise peut être résolue en introduisant plus de régulation. Certains libéraux plaident même pour davantage de nationalisations en vue de sauver le capitalisme. L’État intervient comme une sorte de capitaliste collectif qui veille à ce que la catastrophe financière n’aille pas au-delà de certaines limites et que les banques puissent se sauver.
N’est-ce pas une bonne affaire que l’État reçoive le contrôle sur le monde financier ?
Jo Cottenier. Bah ! La nationalisation des banques à laquelle nous assistons dans bien des pays n’a rien à voir avec la propriété collective ou avec l’intérêt collectif. Ce n’est qu’une phase intermédiaire dans laquelle l’État s’immisce en tant que capitaliste dans l’économie afin de protéger les fortunes de la couche supérieure la plus riche. Dès le début, les gouvernements ont fait savoir qu’il ne s’agissait que d’une intervention temporaire. Le fonctionnement des banques n’a pas été changé non plus. Elles font toujours la même chose aujourd’hui.
La proposition du PTB de fonder une vraie banque publique part d’une tout autre logique. Le but n’est pas la maximalisation du profit, mais bien la mise en lieu sûr des économies des gens et l’investissement dans des projets socialement utiles et respectueux de l’environnement. Une telle banque ne fonctionne pas selon les lois du marché et, de ce fait, elle n’atteindra pas non plus ce rendement de 15 % réclamé par les actionnaires.
Herman Van Rompuy (CD&V), le nouveau Premier ministre, prêche la confiance.
Jo Cottenier. Encore une fois. Aujourd’hui, et pas qu’en Belgique, on fait comme s’il s’agissait d’une crise de confiance. Le problème est bien plus profond, naturellement. La confiance ne revient pas comme ça, quand les gens s’aperçoivent que tout s’effondre. Plus tout s’effondre, plus les gens épargnent. Ils consommeront donc moins, ce qui fait que la demande va baisser aussi.
En Belgique, pas tellement, mais, dans bien des pays, des plans de relance sont prêts pour injecter gentiment un peu de blé dans l’économie réelle. En Allemagne, un plan est prêt pour 50 milliards d’euros. Cela va-t-il aider à sortir de la crise et à renouer avec une croissance élevée comme après la Seconde Guerre mondiale ?
Jo Cottenier. On essaie aujourd’hui de pousser à la consommation d’État en investissant par exemple dans les travaux publics, mais cela reste des clopinettes face à l’ampleur de l’effondrement de l’économie mondiale. Ces plans peuvent effectivement adoucir un peu la crise, vu qu’ils créent du pouvoir d’achat. Mais ils n’enlèvent pas la cause du mal : chaque capitaliste qui se bat pour son profit et pour sa place sur le marché alors que, sur le plan social et sur le plan macroéconomique, règne le chaos.
La question est celle-ci : au bout du compte, qui va payer ces plans ? Pour cela, on va appliquer des hausses des impôts et pratiquer des coupes sombres dans la sécurité sociale. Aujourd’hui, Van Rompuy annonce déjà des restrictions pour 2010. Ce que nous gagnerons en pouvoir d’achat via les plans de relance, nous allons le reperdre à nouveau de cette façon. Pour le PTB, c’est la couche la plus riche de la population et les capitalistes qui doivent casquer pour la crise.
Dans Études marxistes, vous écrivez que la crise de 1873 s’est terminée par la Première Guerre mondiale et celle des années 30 par le fascisme et la Seconde Guerre mondiale. Avez-vous une vision plus optimiste de ce à quoi va aboutir la présente crise ?
Jo Cottenier. Vers le socialisme ! (Il rit.) Une chose est certaine, le capitalisme ne s’effondre pas de lui-même. C’est un système condamnable, mais il cherchera toujours des issues et ce sera toujours au détriment de la population laborieuse, qu’il y ait ou pas une guerre, qu’on travaille plus dur ou plus longtemps ou qu’on comprime les salaires réels.
Il faut encore être un sacré devin pour savoir à quoi va aboutir cette crise. L’actuelle crise signifie déjà une énorme glissement des rapports de forces dans le monde. Le pouvoir économique glisse vers l’Asie et vers la Chine. La Russie se redresse elle aussi et, en Amérique du Sud, quelques pays essaient de collaborer plus étroitement… Les États-Unis se préparent à réagir à la perte de leur position de force. En tout cas, nous allons avoir un monde plus multipolaire, dans lequel la lutte pour l’hégémonie mondiale va encore être plus dure.
Et un peu plus près de chez nous ?
Jo Cottenier. Il est important que nous, la population laborieuse – et là, je veux dire les ouvriers, les employés, les chômeurs, les étudiants, les petits indépendants et les pensionnés nous nous rendions compte qu’il ne s’agit pas de notre crise, mais de celle du capital. De la sorte, nous pouvons mettre sur pied un contre-mouvement qui, dans une première phase, empêchera que la crise se répercute sur la population laborieuse mais qui, dans une seconde phase, remettra également le système même en question. C’est pour cela que le PTB roule. Ce n’est pas la crise des petites gens.
Pendant la crise des années trente, de grands mouvement sociaux ont surgi partout en Europe occidentale. Les partis communistes se sont développés en grands partis de masse, mais les fascistes aussi ont gagné en influence avec le soutien du capital. Il est possible que nous connaissions de nouveau une telle évolution, mais il est difficile d’en prévoir l’issue.