
Une photo aérienne de la brèche du réservoir de boue. Le magma nocif inonde rues, prairies, canaux… et a déjà tué sept personnes. Entre-temps, la boue a atteint le Danube aussi. C’est la pire catastrophe naturelle de l’histoire de la Hongrie et même, selon Greenpeace, la « troisième plus grande catastrophe européenne en 30 ans ». (Photo Greenpeace, Peter Somogyi-Tóth)
Lundi 4 octobre, une digue se rompait autour d’un bassin où l’on rassemble les eaux usées du producteur d’aluminium Ajkai Timfolgyar. On estime qu’un million de mètres cubes de boues nocives se sont libérées de la sorte. Il s’agit de la pire catastrophe environnementale de l’histoire de la Hongrie et même, d’après Greenpeace, la « troisième plus grande catastrophe naturelle en Europe en trente ans ».
La rupture de la digue a produit une vague de boue rouge toxique qui a inondé le village de Kolontar et cinq autres localités, outre certaines parties de la bourgade de Devecser. Sept personnes ont perdu la vie. Une superficie de 40 km² et une population de 7 000 habitants ont été touchées. La boue avait un pH de 13, c’est-à-dire un mordant équivalent à celui de l’eau de Javel ou à un produit pour déboucher. 123 personnes ont dû être soignées pour des brûlures ou des lésions oculaires. Dans la Marcal, la rivière locale, toute vie a été anéantie. Entre-temps, la pollution a déjà atteint le Danube, où se jette l’eau de la Marcal, via la rivière Raab.
Outre les retombées immédiates, il faut craindre des effets à long terme : contamination aux métaux lourds contenus dans les boues (entre autres : titane, chrome, arsenic et mercure) de l’eau phréatique (et donc de l’eau de citerne et de l’eau potable), des terres agricoles et du lit des rivières Marcal et Raab, de même que celui du Danube. De plus, en séchant, la boue peut être dispersée par le vent sous forme de fines particules et ainsi mettre en danger la santé publique. Il est également question de radioactivité. Mais les autorités hongroises se gardent bien d’en parler.
L’entreprise Ajkai Timfolgyar appartient à la multinationale hongroise Mal Rt, qui possède également des usines d’aluminium en Roumanie, en Slovénie et en Bosnie. Elle a été fondée en 1995, lorsque la Hongrie a privatisé le secteur de l’aluminium. Mal Rt décrit cette rupture de digue comme une catastrophe « naturelle » du fait qu’elle a été provoquée par des pluies torrentielles. C’est faux, naturellement. Primo, les bassins dans lesquels le stockage de tels mélanges nocifs devaient être aménagés afin de résister aux conditions météorologiques les plus extrêmes. Secundo, plusieurs témoignages insistent sur le fait que, depuis quelque temps déjà, les digues présentaient des fissures. La véritable cause est la soif de profit de Mal Rt, qui a négligé de procéder aux investissements nécessaires pour les réparations. Et l’entreprise ne serait pas suffisamment assurée, si bien qu’on peut se demander si les victimes pourront être indemnisées.
Les autorités hongroises sont complices parce qu’elles n’ont pas forcé l’entreprise à prendre des mesures. L’entreprise, de son côté, prétend qu’elle a appliqué toutes les règles et prescriptions. Il n’y aurait eu aucune infraction dans les permis environnementaux accordés à la firme. Si c’est le cas, la seule conclusion est que les permis et les prescriptions imposées étaient bien trop laxistes. En outre, quelques semaines avant le drame, il y aurait eu une inspection des installations, sans que la moindre remarque ait été formulée. Mais ces inspections environnementales laissent à désirer dans nombre de pays (en Belgique aussi), entre autres par manque d’effectifs et de moyens. Comme dans bien d’autres pays, en ces temps de crise, les autorités hongroises entendent épargner le plus possible leurs propres entreprises.
C’est vrai aussi au niveau européen. Là, une Directive sur les déchets miniers est en vigueur mais le lobby minier a fait en sorte, en son temps, que les boues rouges de la production d’aluminium n’y soient pas mentionnées. Des substances toxiques et métaux lourds ont soigneusement été omis afin de garantir certains gros intérêts au détriment des populations et de l’environnement.
À la fin des années 90 déjà, il y avait eu une mise en garde contre d’importants risques d’accidents chimiques en Hongrie. Le « Profil national de la sécurité chimique en Hongrie » dénonçait déjà la nonchalance constatée dans le stockage de certaines substances chimiques dangereuses. Mais les autorités hongroises et l’Europe avaient laissé faire.
Tant qu’on ne bousculera pas la logique capitaliste du profit, des incidents meurtriers de ce genre continueront à se produire. Et ce ne sont pas les vœux pieux de Bart Staes, député européen de Groen! qui y changeront quelque chose quand il écrit : « Que les entreprises fassent du profit, c’est très bien. Mais une partie de ces bénéfices doit aller à la protection des gens et de l’environnement. » Pour un capitaliste, ces propos choquent, car les bénéfices servent à réinvestir en vue d’un profit plus grand encore ou à être versés aux actionnaires sous forme de dividendes. Il ne peut y avoir d’autre destination au profit, et certainement pas dans un marché où la concurrence fait rage. D’après Bart Staes lui-même, il ressort d’une étude des Nations unies que les 3 000 plus grosses entreprises au monde réaliseraient un tiers de bénéfices en moins – il s’agit de 2 200 milliards de dollars – si les coûts environnementaux étaient pris en compte.
Comme par hasard, la semaine dernière, le Parlement européen approuvait encore une résolution sur les forages en haute mer dans les eaux européennes. Suite à la catastrophe pétrolière du golfe du Mexique, due à la négligence de BP, un moratoire a été demandé jusqu’à ce que les causes techniques de cet accident soient suffisamment éclairées. Le moratoire a toutefois été rejeté par le Parlement européen. Il ne reste plus qu’à attendre la prochaine catastrophe…