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5 juillet 2011 17:41 | Il y a : 323  jour(s)
| Thème: Belgique, Histoire, PTB, Belgique

Hommage officiel à Ludo Martens :: «Combien de personnes n’as-tu pas influencées?»

26 juin. Près de mille personnes ignorent la chaleur de ce dimanche – avec, dans toute la Belgique, des températures de plus de 25 degrés. Des quatre coins du pays, elles sont venues à Bruxelles, au grand auditorium de la VUB. Pendant deux heures et demie, elles ont écouté avec un profond respect, et souvent même avec étonnement, à quel point l’existence active de Ludo Martens présentait de multiples facettes.

Gaston Van Dyck

Le 5 juin décédait Ludo Martens, fondateur et ancien président du PTB, dirigeant estudiantin de mai 68, conseiller de Kabila père, auteur d’ouvrages de référence et bien plus encore. Lors de l’hommage organisé le 26 juin à Bruxelles, on y a entendu bien sûr les discours du PTB, d’Herwig Lerouge, de Kris Merckx, de Raoul Hedebouw et de l’actuel président Peter Mertens. Pour le monde syndical, c’est le délégué FGTB Urbain Camerlynck qui prenait la parole. Le monde artistique était représenté par la cinéaste Saddie Choua, le poète Charles Ducal et le metteur en scène Jacques Delcuvellerie. Enfin, il y a eu des discours de gens venus de Cuba, des Philippines et, bien sûr, du Congo. Amada, la fille de Ludo, a lu elle-même un message de Jaynet Kabila, la soeur jumelle de l’actuel président du Congo, Joseph Kabila. (Photo Solidaire, Salim Hellalet)

C’est précisément dans cet auditorium Q de la VUB, le plus grand de l’université, que, dans les années 80 et 90, Ludo Martens a tenu de nombreux discours, lors des fêtes du 1er mai du PTB. D’une heure et demie, en moyenne. Bien plus longs qu’il ne le ferait sans doute aujourd’hui, en ces temps de slogans et de communication rapide. Mais, à l’époque, ils étaient particulièrement appréciés. « Nous venions aux fêtes du 1er mai rien que pour ces discours », nous raconte Jan Cap juste avant que ne débute l’hommage. Lui-même, délégué principal de la CSC au chantier naval de Tamise – disparu depuis longtemps – était un orateur inspiré. « Ces discours m’interpellaient énormément, parce que Ludo était si clair, si aisément compréhensible. On sentait qu’il avait une solide connaissance. Ce n’était pas quelqu’un avec qui on taillait facilement une bavette, il était assez inaccessible, mais une fois qu’on l’entendait, comme quand il énumérait tout ce qui se passait dans le monde et qu’il en dégageait une perspective, on l’aurait bien écouté continuer pendant un an. »

Rita Van Obbergen qui, en compagnie du Dr Claire Geraets, a soigné Ludo pendant sa longue maladie, inaugure l’hommage, au nom du Conseil national du PTB, par son propre témoignage, très bref. Comment Ludo, même au moment où sa maladie d’Alzheimer s’était fortement aggravée, préférait parler avec elle de la situation aux Philippines, où elle avait longtemps travaillé, que de sa propre maladie. « Il n’était pas toujours facile, il pouvait être vraiment têtu. Lors de cet hommage, nous voulons surtout donner la parole à des personnes dont la vie et l’engagement ont été radicalement influencés par Ludo dans une certaine direction. »

Jean-Jacques Ngangweshe : « Ludo a totalement changé ma vie »

Le Congolais Jean-Jacques Ngangweshe se trouvait dans l’auditorium parmi le petit millier de personnes présentes. Par la suite, il a raconté comment son existence et celle de trois de ses amis avaient complètement changé lorsqu’ils avaient fait la connaissance de Ludo. « C’était durant l’été 80. Ludo avait vu à la TV que les étudiants congolais de l’université de Saint-Denis avaient organisé une manifestation contre Mobutu. Le lendemain, il est venu nous voir au campus. Nous voulions lutter contre la dictature de Mobutu, mais n’avions aucune idée de la façon de nous y atteler. Ludo est resté trois jours à nos côtés et a insisté pour que nous venions à Bruxelles. À quatre, nous l’avons fait en 1983. Nous sommes d’ailleurs là tous les quatre aujourd’hui. Pendant trois jours, Ludo nous a donné les premières leçons de marxisme, de lutte révolutionnaire et de lutte des classes. Bien plus tard, nous sommes partis pour Kinshasa et, là, nous sommes à nouveau tombés sur Ludo… Aujourd’hui, nous sommes venus de Paris pour cet hommage, parce que nous ne pouvions laisser passer cet événement. Ludo est notre père politique et spirituel, nous nous devions donc d’être là. (…) Les témoignages que nous avons entendus ici nous ont profondément touchés. Je remercie et félicite le PTB pour ce magnifique hommage. Personnellement, j’ai eu plus d’une fois les larmes aux yeux… Le feu qu’il a allumé au Congo ne s’éteindra pas. Il continue à se propager, grâce à ses livres sur le Congo et aux formations qu’il a données à tant de gens. »

Herwig Lerouge,
Kris Merckx, Paul Goossens : « De contestataire à marxiste »

Lors de l’hommage, il a bien sûr été question aussi des années houleuses de l’époque 68, quand Ludo Martens était dirigeant estudiantin. Herwig Lerouge, Kris Merckx et Paul Goossens caractérisent Ludo dans ses toutes jeunes années avec leurs propres anecdotes. Herwig Lerouge se rappelle que Ludo usait littéralement les disques des Stones dans sa chambre d’étudiant qui jouxtait la sienne. Pour Paul Goossens, cette époque fait surtout penser aux « réunions quasi quotidiennes » qu’il avait avec Ludo et Walter De Bock « dans l’un ou l’autre local enfumé ». « À l’époque, Ludo Martens devait encore devenir communiste. Il y était pleinement occupé, avec beaucoup de créativité. Il lisait à s’en user les yeux, il écrivait à s’en déformer les doigts et il participait sans arrêt à des réunions. Qu’il s’agisse de l’ABN (néerlandais général officiel), de la scission de l’université de Louvain, de la liberté académique ou de l’intervention à tendance fasciste de la police. Ludo était toujours là, il posait le problème de façon aiguë et, une fois le boulot terminé, se replongeait dans ses bouquins. » Sans modération. « Quand on s’asseyait à table avec lui, il n’y avait pas un instant de frivolité, d'états d'âme ou de conversation légère. Il fallait toujours qu’on parle de quelque chose, de quelque chose de sérieux, susceptible de changer l’université, le pays, le monde. » Puis, de temps en temps aussi, une pinte, se souvient Paul Goossens.

Kris Merckx raconte comment Ludo a orienté dans certaines directions des moments cruciaux de sa vie. Fin 68 – Kris avait 24 ans, il était assistant à l’université – le jeune Ludo (deux ans de moins) est venu le trouver lors d’une manif : « Tu vas faire quoi après tes études ? Tu ne vas quand même pas t’encroûter à l’université ? Si tu veux vraiment “ servir le peuple ”, viens donc avec nous chez les travailleurs », se rappelle Kris à propos de l’approche directe, typique de Ludo. Des nombreuses discussions et réunions de formation est venue l’idée de Médecine pour le Peuple. Kris Merckx estime qu’il est important de mettre l’accent là-dessus : l’idée de cette brillante initiative n’était pas la sienne, comme on le croit souvent, mais celle de Ludo.

Les trois compagnons de lutte sont bien d’accord sur une chose : c’était surtout grâce à l’intelligence stratégique de Ludo qu’ils ont pu « inspirer une nouvelle orientation au mouvement estudiantin : antinationaliste, progressiste et solidaire avec le mouvement de libération des Noirs aux États-Unis, insiste Herwig Lerouge. Le haïssable “ Walen buiten ” est devenu “ bourgeois buiten ” et cela visait également le bourgeois flamand et le caractère élitiste de l’université flamande où l’on ne voyait pratiquement pas de fils d’ouvriers. La lutte contre le nationalisme en Belgique est devenue depuis lors un fil rouge dans l’œuvre et la vie de Ludo. Quand les autres partis belges se sont scindés les uns après les autres sur base linguistique, le PTB allait rester le seul parti encore uni, au sein duquel les membres de toutes les régions allaient collaborer pour la même cause. »

Le syndicaliste Urbain Camerlynck : « Il nous a rendu le socialisme »

22 ans durant, il a été délégué principal FGTB à Siemens Oostkamp, où travaillaient 3000 personnes. Dans les années 70, l’entreprise marchait très bien et bien des syndicalistes de gauche croyaient aussi que l’avenir n’allait plus apporter que prospérité et bien-être. Mais c’est alors qu’est venue la crise et que Siemens a connu des turbulences : lors d’une restructuration, 300 travailleurs ont perdu leur emploi, même si, quatre semaines durant, Urbain Camerlynck et ses collègues avaient organisé une grève très dure. Le choc lui avait fait se poser bien des questions, il était devenu membre du Parti Communiste et il suivait également de près l’évolution, par exemple, de l’Allemagne de l’Est. Le socialisme était devenu sa nouvelle balise, sa certitude qu’une autre société, bien meilleure, était possible. « Mais, brusquement, ç’a été l’année 1989. La chute du Mur, l’effondrement du socialisme en Union soviétique et en Europe de l’Est. En fait, une partie de moi-même s’est écroulée aussi. Je ne m’y étais absolument pas attendu. Il n’y avait donc pas d’alternative au capitalisme ? Toute notre lutte pour une autre société avait-elle donc été insensée ? Mon désarroi était total. Et c’est là que Ludo Martens est entré dans ma vie. (…) Je me souviens d’une conférence de Ludo lors d’un camp d’été à Bredene. Il avait le courage et la lucidité d’oser déclarer, en pleine hystérie anticommuniste : l’impérialisme n’apportera ni la liberté ni les droits de l’homme, dans ces pays, mais uniquement la misère et des guerres civiles. Les faits n’ont pas tardé à lui donner raison. Et il a prouvé que ce n’était pas le socialisme, qui s’était effondré, mais une de ses variantes pourries. Il a déclaré que le capitalisme n’allait apporter à l’humanité que crises et guerres et que le 21e siècle serait le siècle du socialisme. Aujourd’hui, il y a les événements en Grèce et en Libye. Mais, aujourd’hui, il y a surtout le nouvel élan de libération et de socialisme en Tunisie, en Égypte et surtout en Chine et en Amérique latine. »

La cinéaste Saddie Choua : « Tu n’as fait qu’encourager mon intérêt pour l’art »

Un témoignage très personnel et impressionnant a été celui de la cinéaste Saddie Choua. Quand elle avait vingt ans et qu’elle étudiait à la VUB, les éditions EPO lui ont demandé d’écrire une contribution pour Dix filles de couleur, l’une des idées que Ludo Martens avait lancées après le Dimanche noir du 24 novembre 1991, la première grande percée du Vlaams Belang. À l’époque, Saddie rêvait déjà de faire des films, mais pensait en même temps que ce rêve n’était guère accessible pour une fille de travailleur marocain immigré au Limbourg. Elle raconte comment Ludo avait réagi.

« Tu m’as dit : “ C’est précisément pour ça que tu dois écrire ! ” “ Mon histoire n’a rien d’intéressant ”, ais-je répondu. Tu as souri de nouveau. “ Ecris, seulement. ” Et tu m’as parlé de ton ami sénégalais Sembene Ousmane. Ecrivain et cinéaste. Ses premiers livres et films traitaient de ses expériences en tant qu’ouvrier et docker au port de Marseille. »

Qui sait encore que Ludo Martens a également joué un rôle déterminant dans la réalisation de quelques pièces de théâtre mémorables de Jacques Delcuvellerie ? Le metteur en scène de Rwanda 94 a tenu a rappeler le temps que Ludo a consacré à former les acteurs de la pièce La mère, de Brecht, sur les faits et la portée de la Révolution russe de 1917. L'échange qui s'opéra ce jour-là contribua à l'important succès que connu la pièce par la suite. 

Ludo interpellait les artistes sur le rôle qu'ils pouvaient jouer dans la société. Et n'a pas hésité à consacrer du temps à aider tout ceux qui voulaient faire des oeuvres engagées.

L’artiste Patrick Bebi de Liège s’en souvient encore très bien. En 1999, il voulait monter à Mons Sainte Jeanne des abattoirs, de Bertolt Brecht. « Etudes marxistes venait tout juste de rééditer Le Manifeste du parti communiste avec une préface de Ludo. Il a alors exposé devant tous les acteurs sa vision du Manifeste. Nous l’avons suivi avec beaucoup de passion. Comme intellectuel, Ludo nous impressionnait vraiment beaucoup aussi. »

L’ode musicale de N’Faly Kouyaté

Entre deux discours, les personnes présentes ont pu voir et entendre Ludo lui-même sur vidéo. À propos de son hostilité au nationalisme au début des années 80, de la morale révolutionnaire, de la chute du Mur… et Ludo aussi avec ses enfants Amada et Jokoba. 

Là où les mots font défaut, la musique leur vient en aide. Entre les nombreux discours, le guitariste Jokke Schreurs et le chanteur Hans Mortelmans ont chanté When the Ship Comes In de Bob Dylan et Working Class Hero de John Lennon, deux des chansons favorites de Ludo. Et, dans le style narratif propre aux Africains, le griot guinéen N’Faly Kouyaté a chanté, en s’accompagnant d’une kora, une ode à Ludo, une version moderne de la Chanson pour le seigneur de guerre, du 12e siècle. Tous les témoignages ont été très applaudis. La prestation de N’Faly Kouyaté, elle, a suscité carrément l’enthousiasme. 



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Maria, 07-07-11 15:01:
Dommage qu'on ne parle pas du témoignage émouvant de Colette Braeckman
pino, 07-07-11 12:06:
Bonjour,

la chanson de Bob Dylan chantée pour l'occasion n'est pas "Masters of war" comme indiqué dans l'article de Gaston ... Il s'agit de "When the Ship comes In" du 3ème album de Bob Dylan intitulé "The Times They Are A-Changin'" de 1964! La chanson "When The Ship Comes In" est inspirée par le 'Seeraüber Jenny' (Pirate Jenny) de Bertolt Brecht et Kurt Weill, une influence reconnue par Dylan. Rien d'étonnant donc qu'en tant qu' érudit et communiste Ludo appréciais Bob Dylan et cette chanson en particulier... Bob Dylan n'est pas et n'a jamais été communiste à ma connaissance mais ce qui est sûr c'est que c'est un artiste d'exception, un poète sensible aux misères des faibles ... autrement il n'aurais pas pu écrire les merveilles qu'on lui connais. L'ouverture d'esprit évoquée a l'adresse de Ludo lors de la cérémonie est ici confirmée concrètement... Alors peut-on être "Ouvert d'esprit" et "têtu" en même temps? Je ne sais pas ... Ludo avait une longueur d'avance, sinon deux, sur tout le monde, alors quand on est sûr de son bon compte j'appelle pas cela 'têtu' j'appelle cela tenace...! On peut dire : "je n'étais pas d'accord avec LM sur Staline" mais je ne pense pas qu'on puisse dire 'LM s'est trompé sur Staline'... Personnellement c'est la seule intervention que je n'ai pas applaudi et je me demande si toute l'assistance a bien compris l'intervention sur ce sujet... L'HOMME EST PARTI, LE MESSAGE RESTE! Je suis heureux, fier et ému d'avoir été le contemporain du Président Ludo Martens. Ciao PRESIDENTE !
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