Alex Gordon. Les émeutiers étaient un melting-pot de la société britannique, composée majoritairement de jeunes issus de la classe ouvrière, mais pas uniquement. Il y avait également des jeunes issus de milieux aisés. Il y avait des blancs, des noirs, des asiatiques.
John Millington. Il y avait également une large proportion de filles. Beaucoup ne participaient pas aux violences, mais elles étaient présentes.
John Millington. Le déclencheur était le meurtre de Mark Duggan en lui-même. Mais également le comportement des policiers le lendemain, qui ont complètement ignoré pendant plusieurs heures les deux cents personnes pacifiquement rassemblées devant le bureau de Police afin de demander des éclaircissements. Mais ça n'a servi que de déclencheur.
Alex Gordon. Dans leur majorité, les émeutiers ont agis en réaction à une sorte de spasme de colère contre la police, contre une société de consommation qui traite les être humains comme des marchandises qui peuvent être balancées par la fenêtre sans raison. Selon moi, les émeutes sont une expression du manque d'un relais politique organisé de la classe ouvrière en Angleterre aujourd'hui.
John Millington. Le vrai problème est l'inégalité criante au sein de la société. Et celle-ci ne fait que grandir, avec par exemple les coupes sauvages dans les budgets de l'État, organisées par les gouvernements successifs depuis Thatcher.
Alex Gordon. Nous vivons dans un pays qui connaît depuis 35 ans une dominance néolibérale aussi bien politique qu'économique et sociétale. Cela signifie que cela fait maintenant trois générations que des jeunes grandissent avec la peur du chômage massif. Avec comme seul espoir celui de devenir millionnaire, conduire une grosse voiture, grâce à un jeu télévisé quelconque.
Comme résultat de cette situation, un jeune quittant l'école aujourd'hui se range parmi le million de chômeurs de moins de 30 ans (en fait, ils sont déjà un millions en dessous de 24 ans[1], NdlR), sur un total de plus de deux millions et demi pour tout le Royaume-Uni.
On parle donc d'une situation où il n'y a littéralement aucune lumière au bout du tunnel pour cette génération. Où ces jeunes n'auront jamais de carrière digne de ce nom, ne connaîtront jamais la sécurité de l'emploi.
John Millington. Ça a eu un impact massif. Et pas seulement sur les centaines de milliers de jeunes qui du coup n'ont plus accès à l'enseignement supérieur. Mais sur la société entière. Sur toute cette génération de jeunes anglais à qui l'on a toujours répété qu'il fallait étudier après les secondaires. Tout ce qu'on leur a dit, tout ce à quoi ils aspiraient se révèle soudain impossible. Tout d'un coup, c'est toute l'image de leur futur qui s'effondre devant leurs yeux.
Par ailleurs, bien que très fortes et impressionnantes par leur mobilisation et leur organisation, les manifestations ont manqué leur objectif. Ils ont réussi à conscientiser une large portion de la population, mais pour moi le danger est que cette génération en devienne désillusionnée et cynique sur l'efficacité de la protestation politique.
John Millington. La seule façon dont on pourra sortir de la logique actuelle est par une action coordonnée de tous les acteurs progressistes anglais. Les syndicats ont un énorme rôle à jouer, et l'opportunité de le faire maintenant. Il faut absolument instaurer un rapport de force rassemblant toute la classe ouvrière et organiser des grèves générales, des actions de désobéissance civile pacifique, afin de montrer aux dirigeants qu'ils ne peuvent désormais plus faire uniquement ce qui les arrange.
Les partis communistes ont également un rôle crucial à jouer. C'est leur tâche d'arriver à canaliser la colère, la frustration et le désespoir ambiant en quelque chose de progressif et constructif, contre le système qui produit ces inégalités. En quatre mots comme en cents, ce qui nous attend, c'est le socialisme ou la barbarie. Ou nous arrivons à organiser les gens contre les causes mêmes de ce système inégalitaire, ou nous allons vers un chaos généralisé, des émeutes récurrentes, etc.
Alex Gordon. Ce qu'il manque, selon moi, à la Grande-Bretagne, c'est une organisation politique qui représente les intérêts de la classe ouvrière. Cela pourrait être un parti, nous devons pouvoir prendre part aux élections, mais le combat doit également avoir lieu en dehors de l'enceinte parlementaire.
Et nous avons actuellement l'opportunité de le faire. La coalition au pouvoir est conservatrice au possible et ses politiques sont clairement impopulaires. C'est le moment d'avoir une vraie opposition politique alternative. Le Labour Party – dont mon syndicat a été exclu en 2003 suite à notre soutien à des candidats socialistes - ne joue pas ce rôle. Leurs seules critiques aux mesures d'austérité sont qu'elles sont trop sévères, bien que nécessaires. Ce n'est pas un argument qui pourrait convaincre les gens qui, à cause de ces politiques, perdent leur maison, leur emploi, souffrent de la liquidation massive des services aux personnes, etc. Ce n'est pas avec de telles politiques que l'on va dissuader les gens de ne plus faire d'émeutes.