Nous avons rencontré Gerard Alsteens, non pas chez lui, mais dans les locaux de la rédaction de Solidaire, rue de la Caserne à Bruxelles. Le dessinateur est abonné à notre journal depuis vingt ans déjà. Un abonné « payant », fait-il remarquer en riant, laissant entendre par là que beaucoup lisent l’hebdomadaire gratuitement. Non pas que Solidaire soit son journal préféré, mais « il en apprécie la valeur ». Il est aussi séduit par l’immeuble « de caractère » qui abrite les locaux de la rédaction et du parti. « Date-t-il de l’entre-deux-guerres ? »
Gerard Alsteens a le cœur bien à gauche. L’Église, le capital et Bart De Wever sont des sujets que l’on retrouve régulièrement sous son coup de crayon, mais à leurs dépens. L’artiste est surtout connu pour ses dessins dans le magazine Knack, mais il a également travaillé pour Oxfam, le Parti communiste, ainsi que d’autres journaux comme De Morgen, De Standaard, De Nieuwe et les éditions EPO. Son expo et son livre se lisent comme un voyage au travers des derniers événements historiques.
Pourquoi avoir organisé cette rétrospective ?
Gerard Alsteens. C’est quelque chose que l’on m’a proposé et que j’ai accepté avec grand plaisir. Jamais je n’ai voulu vendre mes dessins. Uniquement lorsque j’y étais obligé, au Palais des Beaux Arts. Cette rétrospective m’offre la possibilité de montrer l’histoire telle que je la perçois au travers d’un filtre qui m’est propre. Et je l’admets, c’est également une satisfaction de se rendre compte de tout ce que l’on a fait. Je prends de l’âge et je réalise que cela fait déjà cinquante ans que je fais ce métier. Je me suis consacré à l’éducation de mes enfants que j’ai élevés seul avec le lot de soucis que cela comporte. Ce demi-siècle a filé comme une flèche.
Journaliste, caricaturiste, dessinateur : comment vous décririez-vous ?
Gerard Alsteens. Au début, j’ai réalisé quelques dessins inspirés de l’actualité, mais sans plus. Petit à petit, suite à certaines idées, je me suis plutôt orienté vers le journalisme. Mais ce qui me plait le plus, c’est toujours le dessin. En même temps je ne veux rater aucune info, j’en ai besoin. Il ne faut pas oublier que je suis un soixante-huitard. Je suis issu d’une famille de petits commerçants et j’ai pu voir combien les gens dans mon entourage travaillaient dur sans autre perspective que celle de gagner de l’argent. Mes parents ne s’en sortaient pas trop mal sur le plan financier, mais s’intéressaient à la culture. C’est ainsi que j’ai atterri à Saint-Luc, une école d’art et d’architecture bruxelloise.
Vos dessins invitent rarement à la rigolade. Un journaliste a écrit un jour : « GAL ne fait pas de satires pour les plaisantins ».
Gerard Alsteens. Chez moi, l’humour est une sorte de cristallisation d’idées sur un fait sociopolitique que j’ai envie de mettre en image. Parfois il faut lire les dessins, il faut aussi un peu entrer dans mon univers, cela demande un petit effort. Mais je prends les choses très au sérieux, surtout lorsqu’il y a des conséquences pour les gens, et notamment les plus faibles de la société. On dit parfois que je suis cynique, c’est peut-être vrai, mais ce ne sera jamais vis-à-vis de ce groupe. C’est une chose que je ne pourrai jamais faire.
Dans la préface de votre livre, Rik Van Cauwelaert (directeur du magazine Knack) vous qualifie d’un des derniers dinosaures des médias belges : « Il fait partie de ce groupe de plus en plus restreint de journalistes engagés. » Avez-vous le sentiment de faire partie d’une espèce en voie d’extinction ?
Gerard Alsteens. On trouve dans le monde suffisamment de dessinateurs qui travaillent de cette manière, mais chez nous il est vrai qu’ils sont rares. Rubenl.nl, le dessinateur du quotidien De Standaard, a un peu ce style. Ses dessins accompagnent souvent un article, je suppose qu’on lui a expressément commandé un dessin sur un fait d’actualité précis. Mes dessins sont généralement autonomes et non reliés à un article. Ce que je fais pour l’hebdomadaire Knack, c’est plutôt un billet d’humeur. Et comme ils le tolèrent, je continue de le faire.
Un dessinateur/journaliste peut-il avoir une influence, du pouvoir ? Pensez-vous que vos dessins peuvent faire changer les choses ?
Gerard Alsteens. Lorsque je travaillais pour le syndicat international, et en particulier concernant l’Afrique du Sud, le journal a un jour publié des images de la maison saccagée d’un militant noir antiapartheid, un intellectuel. Sur le seul mur encore debout, on pouvait voir une des affiches que j’avais réalisées contre le régime. J’ai alors eu le sentiment que cet homme s’était senti soutenu. Un pouvoir, qu’est-ce qu’un pouvoir ? Et dans quelle mesure cela peut-il changer les gens ? Un jour une personne m’a dit : « J’ai travaillé deux ans comme coopérant et quand j’étais là-bas, vos dessins ont été pour moi un véritable stimulant. » Mais je suppose que ce ne sont là que des exceptions.
Dans votre livre, vous racontez l’histoire d’un abonné au Knack, qui avait écrit à la rédaction pour réclamer votre licenciement car il vous trouvait trop à gauche. Mais lorsque vous vous êtes absenté pour maladie, il a écrit qu’il regrettait que sa demande ait été prise à la lettre.
Gerard Alsteens. (Rires) Le jour de l’ouverture de ma rétrospective au parlement flamand, j’ai également reçu deux lettres de menaces, me mettant sur le dos toute une série de méfaits commis par les régimes de gauche. Après l’avoir bien observé, j’ai reconnu le papier à lettres utilisé. Il s’agissait du même auteur. Bah, si je suis moi-même incisif, je dois pouvoir comprendre que les autres le sont également.
Êtes-vous plus prudent aujourd’hui ?
Gerard Alsteens. Non. Je sais très bien d’où cela vient. Sur l’enveloppe, à l’adresse, on pouvait lire sous « Bruxelles » non pas Belgique, mais « Flandre ». J’ai tout de suite compris qu’il s’agissait de quelqu’un de droite qui a peut-être perdu ses parents au front de l’Est. On peut juste regretter qu’il ressente autant de frustration.
Vous êtes-vous assagi avec le temps ?
Gerard Alsteens. C’est aux autres d’en juger. Une chose est certaine c’est que ma colère ne s’est jamais apaisée. Je tiens ça de mon père, qui avait toujours un commentaire à faire sur tout et qui était très critique et très sceptique vis-à-vis des dirigeants. Actuellement, j’effectue des travaux de rénovation dans ma maison à Bruxelles. En attendant, je vis chez mon amie à la campagne où je profite de la nature et du chant des oiseaux. Cela fait parfois réfléchir et cela peut rendre un homme un peu plus clément. (Rires) Quoique, dés mon réveil je ne peux m’empêcher de commenter l’actualité alors qu’elle veut simplement déjeuner.
Dans un de vos précédents ouvrages, vous dites : « Si cela arrive réellement, si l’actualité s’enflamme ou augmente la tension, je dois me tenir à carreau. Alors que ma raison d’être en tant que caricaturiste implique que j’élève la voix lorsque la presse bourgeoise chuchote. Tousser dans l’église lorsque tous se taisent. »
Gerard Alsteens. C’est ce que je fais dans la mesure du possible. Encore récemment avec De Wever. Je ne comprends pas comment 30 % des Flamands ont voté pour la N-VA. Je ne comprends pas comment ils n’ont pas saisi le genre de parti conservateur que c’était. Pour eux, De Wever est un type éloquent et intelligent, mais ils ne voient pas le reste. J’ai réalisé ces dessins pour montrer que tout le monde n’est pas pour la N-VA. Beaucoup de choses me dérangent dans ce parti. Et en tant qu’artiste, je me pose des questions quant à l’avenir de la culture. De Wever a beau être un lettré, je sais que l’art contemporain ne l’intéresse pas. Je suis convaincu que la N-VA envisage de réduire davantage les dépenses dans le secteur culturel flamand. C’est un parti libéral qui défend les intérêts de la partie la plus riche du pays.
Pour l’instant, la Flandre ne s’intéresse pas à la Wallonie. Mais le vent peut tourner. Il est fort probable que la situation se renverse dans une vingtaine d’années. Je trouve inadmissible de se laisser baratiner par la rhétorique de De Wever. Toujours ce populisme ! Je me suis retrouvé avec lui dans une émission culinaire. On avait servi à tous le même plat, mais De Wever voulait absolument des fricadelles, qu’on lui a livrées par taxi. Il savait très bien que les présentateurs reviendraient sur cette affaire au cours de l’émission et c’est aussi pour cette raison qu’il l’a fait, c’est sa façon de séduire les gens. En effet, les gens ont trouvé cela drôle qu’un personnage aussi haut placé, aussi intelligent, mange des fricadelles. Ce n’est là qu’un tout petit exemple, qui illustre à merveille la manière dont les populistes embobinent les gens.
Autrefois, vous avez quitté le journal De Nieuwe à cause de la tendance nationaliste flamande du rédacteur en chef Mark Grammens. Aujourd’hui, vous travaillez pour Knack dont le directeur Rik Van Cauwelaert est, dans ses éditoriaux, très favorable à la N-VA. Est-ce que cela vous préoccupe ?
Gerard Alsteens. J’ai lu ses éditoriaux. Rik Van Cauwelaert m’accepte et je l’accepte. Il nous arrive de discuter. Il voit les choses d’un point de vue économique. Historiquement, la famille Van Cauwelaert a toujours eu un mode de pensée axée sur l’économie flamande que l’on peut qualifier de conservateur. Même si je ne suis pas d’accord, j’estime que c’est un très bon journaliste. Son prédécesseur, Sus Verleyen, était plus en phase avec son époque, ouvert d’esprit et parfois progressiste. Pourtant, les seules fois où mes dessins ont été censurés, c’est avec lui. Et jamais avec Rik Van Cauwelaert, il me laisse faire. Knack est aussi le seul hebdomadaire généraliste en Flandre, et en tant que dessinateur vous n’avez pas des milliers de possibilités en Belgique. J’ai été accepté par Knack, alors que c’était un journal contraire à mes idées. Et tant qu’ils me laissent dessiner, je le fais. Je ne suis pas Rik Van Cauwelaert non plus et lui vous dira qu’heureusement, il n’est pas GAL. (Rires)
Avez-vous souvent été censuré ?
Gerard Alsteens. Cela m’est peut-être arrivé dix fois en cinquante ans. Je me souviens lorsque je dessinais pour De Nieuwe, j’ai représenté le premier ministre socialiste de l’époque, Leburton, sous les traits d’un grand malabar avec un petit zizi. C’était anodin, mais cela n’a pas été autorisé. Knack a une fois refusé un dessin des CCC et un autre du pape.
Il y a-t-il des dessins que vous ne dessineriez plus aujourd’hui ?
Gerard Alsteens. Durant la guerre des Six Jours, j’ai représenté Nasser en train d’étouffer la carte d’Israël. C’est un dessin que je ne referais plus aujourd’hui, parce que ce n’est pas Israël qui a été étouffé, mais le contraire. Ces dessins font néanmoins partie de la rétrospective parce qu’ils se rapportent à des faits qui ont éclaté subitement. On peut réaliser des dessins factuels sur cette guerre, certains dessins nécessitent toutefois un contexte historique et une idée politique. Heureusement, je dessine pour des hebdomadaires qui permettent d’envisager les choses sous un angle large. J’ai travaillé un temps pour le journal De Morgen, mais je ne suis pas un illustrateur de quotidien, ce n’était pas évident.

Gerard Alsteens, GAL. Een halve eeuw op het scherp van de snee (un demi-siècle sur le fil du rasoir), Van Halewyck, Leuven, 29,90 euros, uniquement en néerlandais.
Du samedi 5 février au dimanche 27 février 2011, Felixpakhuis, Godefriduskaai 30, Anvers. Accessible tous les jours de 10 h à 18 h (le mercredi jusqu’à 21 h). L’exposition se déplacera ensuite à Genk, Gand, Louvain, Turnhout, Neerpelt, Bruges, Ypres et Bruxelles.