Alors que, dans tout le pays, les services publics arrêtaient le travail, on a également fait grève dans quelques entreprises privées. Entre autres, chez le constructeur de trains Bombardier à Bruges et le producteur de machines agricoles Case New Holland à Zedelgem. Là aussi, les travailleurs sont durement touchés par la réforme des pensions que le ministre Van Quickenborne veut faire passer de façon accélérée au Parlement. Pour se faire une idée de la profondeur du mécontentement, dans les deux entreprises, la réponse à la grève a été d’à peu près 100 %, tant chez les ouvriers que chez les employés.
« Ici, la grève est venue des travailleurs mêmes, explique Pieter Jacobs, délégué principal FGTB Métal chez Bombardier. Ils voulaient en tout premier lieu soutenir les syndicats des services publics, mais ils estiment aussi que le secteur privé est très lourdement touché par les mesures du gouvernement en matière de prépension, d’indemnités d’attente pour les jeunes, enfin, toutes ces choses… Ils nous ont demandé spontanément de mener des actions solidaires. Après le Pacte des générations de 2005, c’est le même groupe de gens, une fois de plus, qui est touché par les mesures du gouvernement. »
« Chez nous, 60 % des gens ont plus de 45 ans. 50 % ont plus de 50 ans. Et ce sont surtout eux qui sont touchés par la réforme des pensions qui est proposée », ajoute Steven Bogaert, délégué principal CSC Metea, aux propos de son collègue. « Pour ces gens, c’est un sale coup que leur fait l’actuel accord gouvernemental en les obligeant à travailler deux ans de plus. »
Un gros problème pour les travailleurs de Bombardier, c’est cette saignée pratiquée dans le système du crédit-temps. Ce système permet aux plus âgés de pouvoir travailler de façon « humaine ». « 20 % de notre personnel bénéficie d’un système de crédit-temps et 80 % d’entre eux ont plus de 50 ans, explique Steven Bogaert. Ces gens veulent bien travailler un peu plus longtemps, mais ils veulent le faire via une « piste d’atterrissage » : en allant travailler à 4/5 temps ou à mi-temps. Même ça, on le leur reprend. Aussi nous demandons-nous quelle alternative il reste encore à ces gens ? »
Luc Logghe, secrétaire régional de la CSC Metea, se pose la même question. « Quotidiennement, nous recevons des coups de fil de gens qui veulent s’en aller rapidement, dit-il. Les gens se sont déjà dits prêts à travailler plus longtemps. Mais, maintenant, ils viennent nous trouver et disent qu’ils veulent arrêter tout de suite, alors que c’est encore faisable, car, d’ici deux ans, ce ne le sera peut-être plus. »
Que bien des travailleurs plus âgés aient besoin d’une telle piste d’atterrissage afin de pouvoir encore assumer leur travail est clair. Le stress augmente d’année en année. « J’ai le sentiment que la société fonctionne à deux vitesses, dit Pieter Jacobs. Ici aussi. On nous chronomètre à notre travail. Sur 8 heures de boulot, nous avons droit à 18 minutes pour souffler et satisfaire nos besoins, comme on dit. Ca fait un peu plus de 2 minutes par heure de travail effectif. Les 58 minutes restantes, on est chronométré. Chaque minute perdue est défalquée de votre temps de repos personnel. Cette pression fait que les gens sont devenus très sensibles aux mesures visant à les faire travailler plus longtemps. »
Le délégué principal FGTB craint que l’absentéisme pour maladie n’aille grimper en flèche si les mesures prévues sont appliquées. « Ils poussent tout simplement les gens de la prépension vers d’autres systèmes, comme la caisse maladie, dit-il. Les gens vont devenirs créatifs afin de pouvoir contourner cette pression du travail. »
Un ouvrier est venu nous rejoindre. « Quand on entend d’un autre côté que les magistrats peuvent prendre leur pension après 16 ans de service et les parlementaires après 20 ans !!! Et que les grosses fortunes échappent de plus en plus aux impôts… Il est temps qu’ils arrêtent de s’en prendre aux salaires des petits. C’est là que le bât blesse. Ils vont toujours chercher dans les poches des petits. »
À la porte de Case New Holland à Zedelgem, une entreprise qui emploie environ 2 500 personnes, quelque 150 travailleurs sont au piquet. Ici aussi, on nous dit que l’initiative de la grève est venue des travailleurs mêmes. Le délégué FGTB Peter Injon explique pourquoi on n’a pas attendu le 30 janvier, le jour où se termine le préavis de grève des trois syndicats. « Du fait que Van Quickenborne veut encore faire passer la réforme des pensions avant le 1er janvier encore, le raisonnement a été celui-ci : “Si nous attendons encore jusqu’au 30 janvier, le poisson sera noyé.” Le mécontentement est vraiment profond car, si nous n’avions pu retenir les gens deux jours de plus, on serait déjà passé à la grève à ce moment-là. Les gens étaient vraiment furieux. On a dû les freiner. »
« C’est presque aussi grave qu’à l’époque du Pacte des générations, déclare Geert Blieck, délégué principal de la CSC Metea chez Case New Holland. Les gens dans les ateliers nous ont dit : “Si les syndicats ne nous laissent pas sortir, alors, nous ne devons plus avoir de syndicats.” C’était clair et net. Nous n’avions pas le choix. Honnêtement, j’ai même été effrayé de voir les choses monter si haut. »
Le délégué principal CSQC pense que c’est surtout l’incertitude qui irrite autant les gens. « Et pas seulement à propos de l’avenir de nos pensions, hein ? Car, si c’est maintenant bel et bien le ministre Van Quickenborne qui est attaqué, il y a encore la ministre de l’Emploi et on ne sait pas encore non plus ce qu’elle mijote de son côté. Qu’y a-t-il encore sur la table et dont on ne sait encore rien ? »
« Je trouve dommage que toute la Belgique ne participe pas. Pour mettre la pression sur le gouvernement, nous devrions pouvoir mettre toute la Belgique à l’arrêt, quoi ! », conclut Geert Blieck. Un petit groupe de militants CSC appuie : « On devrait faire en Belgique comme ils ont fait en Égypte.
Enfin, indiquons encore qu’aux piquets, tant chez Bombardier que chez Case New Holland, on voyait beaucoup de jeunes aussi. Les gens qui veulent faire du débat des pensions un conflit des générations se sont trompés d’adresse, ici. « La réforme des pensions touche en premier lieu les plus âgés, mais bien des jeunes sont franchement solidaires, raconte Luc Logghe. Les jeunes dans les ateliers sont bel et bien solidaires avec leurs collègues. Je pense que ça vient du fait qu’ils ont l’expérience du travail. Ils savent ce que c’est que de travailler en usine et cela ne les amuse pas non plus de devoir travailler au-delà de 60 ans. »