Découvert, lors de sa présentation au dernier Festival de Cannes, comme l’un des films politiques les plus stimulants, avec Le Havre, d’Aki Kaurismäki, ou l’Exercice de l’État, de Pierre Schoeller, Les neiges du Kilimandjaro revient à Marseille, après le paris de L’Armée du crime. Par les temps qui courent, la rencontre avec l’auteur s’imposait d’autant plus. (…)
Moins la disparition de la classe ouvrière, votre film ne pose-t-il pas plutôt la question du devenir de la conscience de classe ?
Robert Guédiguian. La classe ouvrière, en tant que telle, n’a pas disparu, même si le travail a disparu ou changé de nature, en particulier dans l’industrie. Si l’on regarde du côté des salariés de France Télécom par exemple, ils ont des payes de smicards mais ils n’en ont pas le « look ». Ils sont en costume, ne travaillent pas en plein air et sont harcelés au travail. Beaucoup de gens se sont prolétarisés, des millions d’employés par exemple, que je ne montre pas, mais qui sont du côté des « pauvres gens » du poème de Victor Hugo. Cette expression littéraire, je l’avais utilisée dans une tribune publiée contre le Traité établissant une Constitution pour l’Europe (TCE) (que les Français, par référendum, avaient rejeté, avant que le Parlement ne le ratifie, NdlR) pour parler de tous les gens qui n’avaient que faire de cette Constitution et de cette Europe-là, tous ceux qui gagnent moins de 2 000 euros par mois, et qui sont 80 %. Donc je pose la question : comme il existait une conscience de la classe ouvrière, peut-il exister une conscience des pauvres gens, au sens de la fierté d’être ouvrier ? Qu’en est-il pour un employé, qui se sent presque comme un cadre ?
Qu’est-ce qui, au fond, annime ces deux figures de Michel et Marie-Claire ?
Robert Guédiguian. Ce sont des gens qui se sont toujours battus collectivement et, je crois que, par-delà la fin du film, ils vont continuer à se poser des questions sur la transmission : comment fait-on pour que les nouvelles générations prennent le relais. C’est un geste de fiction, mais je crois qu’ils vont énormément se soucier des jeunes gens autour d’eux. Ce fil s’est interrompu. Ils étaient accaparés toutes ces années par le souci que les choses se détricotent moins vite, reculent moins vite ; une fonction de frein plutôt qu’une force de proposition : se battre sans arrêt du côté du maintien de ce qui a été arraché. Tout ce temps ne pouvait être consacré à raconter comment tout cela a été conquis par ceux-là mêmes qui n’en bénéficient pas et sans qui on ne gagnera pas. C’est une des grandes questions d’aujourd’hui : ramener à la politique des gens foncièrement convaincus qu’elle ne sert à rien.(…)
Comment vous êtes-vous posé cette question de la transmission ?
Robert Guédiguian. Je pars toujours de moi. Évidemment, je ne me posais pas cette question il y a vingt ans. J’y suis confronté en particulier au travers de mes filles et ce qu’elles me racontent. Je sais très bien que les manifestations des Indignés, un peu partout sur la planète, ne supportent pas l’idée d’organisation. Je suis obligé de me demander pourquoi. Une question qui existe est forcément posée. Pourquoi ne veulent-ils entendre parler ni de partis ni de syndicats ? (…). Je me mets dans la peau des vieux communistes et j’essaye de comprendre ces jeunes.
Toutes ces années, on était préoccupés par le souci de maintenir les acquis politiques et les acquis sociaux. Celles-ci n’ont pas permis de penser un autre monde. Tout cela s’est arrêté tragiquement avec la chute du mur de Berlin. Ce mouvement me plaît, comme tout mouvement de révolte, mais il est très faible, théoriquement et idéologiquement. Ils ont raison d’être à fleur de peau : on va camper sous la neige à Wall Street… C’est courageux et insistant, mais ça ne peut pas se transformer demain en une nouvelle organisation. Je pense qu’ils ne le souhaitent pas.
Mais vous-même avez quitté le Parti communiste français (PCF) après la rupture du programme commun ?
Robert Guédiguian. J’ai mis trois ans à rendre ma carte, au début des années 80. Comme souvent, on ne peut rester dans un endroit où on n’est pas d’accord. C’est le syndrome « Assurancetourix », comme dans tout groupe… Je ne supporte pas qu’il n’y ait pas d’efficacité. Le plus difficile était d’être entendu. Alors ,ce que je ressentais à l’intérieur, je l’ai dit ailleurs, en rencontrant le cinéma, qui m’intéresse aujourd’hui plus qu’hier. Il fallait que j’aie une bouée. Le cinéma a eu cette fonction. Je travaillais sur des choses que je ne voulais pas voir disparaître, d’où mes premiers films. J’ai mis un certain temps à m’apercevoir que c’était du cinéma et qu’il fallait donc me poser des questions de cinéma. Aujourd’hui, je pense que c’est politiquement efficace. (…)
Pourtant, et encore dans Parlons politique !, votre livre d’entretien avec Maryse Dumas, vous vous dites toujours communiste.
Robert Guédiguian. L’« idée communiste », comme dit Alain Badiou (philosophe communiste, ndlr), est à reformuler. On sait tous de quoi il s’agit mais quelle forme peut-elle prendre ? Cela, on le sait moins. L’utopie communiste est à revisiter en essayant de dessiner quelque chose. On l’oppose sans arrêt à la fatalité de l’état de chose existant. On oppose toujours la fatalité de la « mondialisation » à ceux qui veulent « démondialiser », comme dit Arnaud Montebourg (candidat à la primaire socialiste, NdlR). Et si, effectivement, la faillite des États était réelle, que l’Europe explosait et que l’euro disparaissait ? Ce serait moins grave qu’une catastrophe naturelle ou nucléaire de type Fukushima : il resterait les gens. J’ajoute toujours, avec sarcasme, qu’une crise globale est moins préoccupante pour les plus pauvres que pour les plus riches et les couches moyennes… On nous dit qu’il faut sauver quelque chose dont personne ne sait plus, depuis des années, quel sens cela a. Il faut qu’une parole devienne évidente. Dans l’histoire, souvent, un individu a synthétisé ce que le collectif produisait. Marx le premier aurait dit qu’il était le produit de son époque. Le Manifeste du parti communiste était une commande pour fédérer les intuitions de l’époque. Et, pour théoriser ces intuitions, il fallait une écriture du rêve. C’est tout cela que j’aimerais voir advenir. Le seul rêve possible en opposition à ce système de production, ce développement capitaliste international, c’est l’idée communiste. On n’a pas fabriqué autre chose.
Et donc, quel est votre communisme ?
Robert Guédiguian. Mon communisme, c’est l’idée que je continue à penser que, s’il n’y a pas une propriété collective du monde, que le monde doit appartenir à tout le monde, ce monde continuera à produire des inégalités, qu’on ne pourra «corriger». C’est une idée générale qui se positionne comme un choix moral, éthique et n’est pas de l’ordre de la «rationalité économique». On est dans le partage ou pas. Ou bien je pense que le type à côté de moi a le droit de manger comme moi ou bien, parce que j’ai des parents riches, que je gagne plus, je dois manger plus.
Il y a un discours qui, plus qu’il m’indispose, m’indiffère, c’est ce discours individualiste, libéral, du « mérite ». Il fait autant partie de l’histoire de l’humanité que le discours de l’égalité. Moi, je suis du côté de l’égalité. Je dis que l’on peut augmenter le smic dès demain matin, mais à condition que tout le monde soit d’accord. Cela implique que ceux qui gagnent 2 000 euros ne se vexent pas que les smicards gagnent 1 700 euros, parce qu’il existe une politique de vexation du peuple. C’est mon droit le plus strict de penser que je peux gagner moins pour que les autres puissent gagner un peu plus. À Agat (la maison de production qu’il a cofondée, NdlR), l’échelle des salaires est de 1 à 4, alors qu’il pourrait en être autrement.
Pour autant, vous ne goûtez guère les économistes et autres experts…
Robert Guédiguian. Tout cela n’est pas de l’ordre du « vraisemblable » ni de la « rationalité économique ». Les experts et les spécialistes en tout genre cachent toujours ce dont je parle ici, quand je parle d’éthique. Ils pensent toujours les choses comme des phénomènes naturels dont ils savent quelque chose mais pas le tout. Les taux de change, les échanges entre deux pays ne sont pas de l’ordre de la nature. On ne dit jamais pour quels intérêts ça va et vient. Leurs discours jonglent avec des chiffres tellement exorbitants qu’il faut un certain temps pour les visualiser, mais ils n'expriment jamais la philosophie qui sous-tend leur discours.
Robert Guédiguian : « Le seul rêve possible en opposition à ce système de production et ce développement capitaliste international, c’est l’idée communiste. On n’a pas fabriqué autre chose. » (Photo Diaphana)
Le cinéaste sort déjà son 17e film. Après des succès populaires (Marius et Jeannette, l’Armée du crime, etc.), il revient avec une histoire de prolétaires ayant passé un peu trop de temps à regarder dans le rétro plutôt que devant le véhicule. Ce qui est loin d’être son cas.
Réalisateur, scénariste, producteur, acteur, marseillais, communiste. On ne sait dans quel ordre classer ces adjectifs lorsqu’il faut présenter Robert Guédiguian. Né en 1953, le mari d’Ariane Ascaride (actrice jouant dans quasiement tous ses films et césarisée en 1998 pour Marius et Jeannette), est un cinéaste reconnu. Même les médias peu suspects de sympathies communistes parlent de chacun de ses films. Et souvent de manière positive.
A l’affiche de sa dernière œuvre, outre Ariane Ascaride, on retrouve un autre de ses acteurs fétiches : Jean-Pierre Darroussin, également premier rôle de l’excellent De bon matin (voir Solidaire du 17 novembre). Car Guédiguian est aussi fidèle en amitié qu’en politique.
Militant du Parti communiste français (PCF), qu’il quittera pour se consacrer totalement au cinéma, il rejoint le Parti de Gauche, formation de Jean-Luc Mélenchon qui se présente à l’élection présidentielle de 2012 (avec le soutien du PCF).
Outre ses acteurs préférés, il quitte rarement sa ville, Marseille, pour tourner ses films. Plus marseillais que ce fils d’une mère allemande et d’un père arménien, c’est difficile. Le métissage de la cité phocéenne lui convient très bien.
Ses personnages ne sentent pas seulement le sable chaud, mais aussi la suie ou le cambouis. Fils d’un docker, Guédiguian transforme sa conscience de classe en lutte politique. Pour lui, faire un film est un acte militant. Et ses héros se trouvent tous du côté des ouvriers.
Son dernier film, Les Neiges du Kilimandjaro, ne fait pas exception. En racontant l’histoire d’un couple qui a préféré se concentrer sur la sauvegarde de leurs acquis sociaux plutôt que d’aider les nouvelles générations dans leurs « nouvelles » luttes, il interroge toute une génération de communistes sur leurs responsabilités face au monde d’aujourd’hui. Pas d’amertume, mais un appel au réveil des « anciens ». (JL)
Entretien paru le 16 novembre. Pour lire l’intégralité de l’interview, surfez sur www.humanite.fr
Retrouvez toutes les séances des Neiges du Kilimandjaro
sur www.cinebel.be