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13 décembre 2011 16:04 | Il y a : 162  jour(s)
| Thème: Belgique, Grèce, Dossier crise, Belgique, Union européenne

Extrait du livre Comment osent-ils ? :: «En réalité, c’est la Deutsche Bank qui dicte la loi»

Sauvetage des banques, accélération des plans d’austérité et limitation de la souveraineté des États membres sont quelques-unes des décisions prises lors du sommet européen de la semaine dernière. En fait, l’Europe ne fait que poursuivre une politique qu’elle a entamée il y a un moment déjà. Une politique que Peter Mertens décortique dans son dernier ouvrage Comment osent-ils ? (en collaboration avec David Pestieau), qu’il présentera dimanche prochain à Anvers. Solidaire vous propose un extrait dans lequel il est question de la Grèce.

Peter Mertens (président du PTB), lors d’une action de solidarité avec la résistance grecque, place Schuman à Bruxelles, à deux pas du Parlement européen. Il y a souligné l’importance pour les travailleurs belges de soutenir la résistance en Grèce. « Parce que ce qui se passe aujourd’hui en Grèce peut arriver demain en Espagne et au Portugal, et après-demain en Belgique. » (Photo Solidaire, Martine Raeymaekers)

La troïka fait la loi

Fin 2009, suite aux révélations des deux fondateurs du Pasok (parti socialiste grec), les marchés financiers se sont précipités sur la Grèce. D’emblée, les agences de notation dégradent la note de solvabilité de la Grèce, et, du coup, emprunter de l’argent devient beaucoup plus cher pour Athènes. Les spéculateurs ont également participé à la faillite du pays en achetant à grande échelle des CDS (Credit Default Swaps), une assurance sur le risque du crédit, qui leur rapporterait énormément si jamais la Grèce n’était plus en mesure de rembourser ses emprunts d’État.

Le 15 janvier 2010, le Premier ministre Papandreou (Pasok) présente son premier plan à la Commission européenne, le plus rigoureux depuis les années cinquante. Le Pacte de stabilité et de croissance de l’UE stipule, en effet, que le déficit budgétaire de chaque État membre doit être ramené à 3 %, et Papandreou ne fait que se conformer à cette norme. Le plan revoit TVA et âge de la pension légale à la hausse et sabre dans les budgets des services publics. Les instances européennes approuvent le plan, mais placent la Grèce sous haute surveillance de l’Union.

Le 3 mars 2010, le peuple grec réagit au plan de Papandreou. Ce jour-là, le pays entre en ébullition. Les ports, les aéroports, les banques, les stations de radio, les chaînes de télévision, les écoles, les transports publics... tout est paralysé. La Grèce entière est dans la rue. C’est aussi ce jour-là que le Parlement grec doit approuver le plan. La troïka — la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI) — est claire : si sa volonté n’est pas appliquée, le pays ne sera pas aidé. Le ministre Giorgos Papakonstantinou (Pasok) supplie le Parlement d’approuver ce plan d’austérité draconien « pour restaurer la crédibilité du pays sur les marchés ». Et c’est effectivement ce qui va se passer.

Partout en Europe, les cols blancs exultent. Angela Merkel savoure : « Nous approuvons vivement les mesures adoptées aujourd’hui par le gouvernement grec. C’est là un signal fort lancé au marché, qui va pouvoir refaire confiance à la Grèce, mais à l’euro également. »

L’Allemagne, les Pays-Bas et d’autres auraient préféré laisser la Grèce faire faillite. On fait alors intervenir la population. Ainsi, en mars 2010, les médias traditionnels rapportent que 61% des Allemands se déclarent contre toute forme d’aide à la Grèce. Il faut cependant savoir que cela fait des semaines que, chaque jour, on répète aux ménages allemands qu’ils vont devoir débourser des centaines d’euros pour sauver la Grèce.

Le problème, c’est que les banques allemandes, et les autres, se retrouvent avec des milliards de titres de dette grecs sur les bras. Et il n’y a pas qu’elles, puisque les assurances et les fonds de pension détiennent aussi des titres de ce genre. Il existe donc un risque d’effet domino, qui pourrait entraîner la chute d’autres pays faibles de la zone euro comme l’Irlande, le Portugal ou encore l’Espagne. Pour éviter la catastrophe, on élabore un paquet de sauvetage européen.

Au printemps 2010, rien ne change, la position de la Grèce sur le marché financier continue de se dégrader. Fin avril 2010, Giorgos Papandreou lance un nouveau signal d’alarme. La situation est catastrophique, et il doit supplier l’Union européenne de lui octroyer de nouveaux prêts. Jean-Claude Trichet, président de la BCE, Dominique Strauss-Kahn, à ce moment-là à la tête du FMI, et José Manuel Barroso exigent d’abord la prise de nouvelles mesures d’économies. La revendication de la troïka est donc de « faire payer le Grec moyen ». Les richissimes familles grecques ne sont pas étrangères à cette revendication.

Le 2 mai, Papandreou présente un nouveau plan d’austérité. Un plan qui fera couler sang et larmes. Les salaires du secteur public sont réduits de 10 % en moyenne. La TVA est une nouvelle fois augmentée. La rémunération des heures supplémentaires est revue à la baisse, tout comme les primes de vacances dans les services publics ainsi que pour les pensionnés. Désormais, il faudra prester une carrière de 40 ans, au lieu de 37, pour avoir droit à une pension complète. Et celle-ci ne sera plus calculée sur les cinq années les mieux payées, mais sur les dix dernières années de travail. La plupart des Grecs voient donc leur pension fortement diminuer et le salaire minimum redescend à 592 euros. Trois jours plus tard, le 5 mai 2010, les syndicats organisent une grève générale, la troisième en quelques mois seulement. Mais Papandreou demeure intraitable.

Pour Irini, les conséquences se sont vite fait sentir. Elle a vingt-neuf ans et est enseignante : « Aujourd’hui, mon salaire a été versé sur mon compte. Le montant est différent suite aux mesures prises par Papandreou. J’ai fait mon calcul : cela fait plus d’un mois de salaire en moins par an. Je trouve effarant que l’enseignement soit touché à ce point. Pourquoi Papandreou ne s’en prend-t-il pas à d’autres secteurs ? Les riches armateurs par exemple ? Pourquoi ne contribuent-ils pas, eux aussi, à l’effort ? »

Pour beaucoup, vouloir faire payer aux travailleurs et pensionnés une crise qu’ils n’ont pas provoquée, dans le seul but de rétablir la confiance des marchés financiers, dépasse l’entendement. Ingeborg Beugel a fait le calcul : « Un enseignant gagne après la première vague d’austérité de 2010 en moyenne 800 euros par mois. De ce montant, il faut retirer 500 euros pour le loyer et les autres charges. Il reste donc à l’enseignant 300 euros pour vivre. Dans ces conditions, impossible de fonder une famille. Et que dire de l’institutrice ou de l’hôtesse de l’air qui ne gagnent que 650 euros par mois ? »

La Deutsche Bank veut gagner du temps

Pourtant, malgré l’hécatombe sociale, l’agression des marchés financiers vis-à-vis de la Grèce se poursuit. À Bruxelles, début mai 2010, règne une atmosphère fébrile. « Il nous faut parvenir à un accord avant l’ouverture des bourses asiatiques lundi matin ». Les grandes lignes sont fixées le soir même. Une réunion extraordinaire des ministres européens des Finances est convoquée pour en assurer la concrétisation. Le lundi 10 mai, un peu avant deux heures du matin, tout est fin prêt.

Ce matin-là, à trois heures et quart, le président de la BCE, Jean-Claude Trichet, annonce laconiquement que la BCE envisage un achat massif des obligations d’État des « pays à problèmes ». Pour les ultralibéraux, c’est une erreur impardonnable. Pour eux, les banques centrales n’ont pas à intervenir dans les problèmes de budget, et cela vaut également pour la BCE.

La BCE reste sur sa position, mais ne va pas acheter les titres de dette douteux directement aux gouvernements des « pays à problème », elle s’adresse au « marché secondaire », c'est-à-dire aux banques, qui vont pouvoir se débarrasser de ces titres en les échangeant contre des billets imprimés par la BCE, qui à son tour devient une « bad bank », tout comme la Banque centrale américaine.

L’autre décision prise lors du sommet du mois de mai concerne la création par les pays de la zone euro d’un fonds d’urgence commun, l’European Financial Stability Facility (EFSF). Ce fonds, créé sous la forme d’une société anonyme, peut octroyer des prêts aux pays en difficultés qui ne peuvent plus obtenir de prêts raisonnables sur les marchés financiers. Ce ne sont pas les États membres directement qui accordent un crédit aux pays en difficultés, mais l’EFSF. Les États membres sont simplement garants des crédits. La Commission et la BCE présentent donc l’EFSF comme un instrument qui permettra d’aider financièrement les « pays à problème ». En réalité, l’EFSF sert surtout à empêcher une faillite trop rapide de ces pays, qui entraînerait d’énormes pertes pour les grandes banques qui détiennent des créances douteuses sur ces pays.

Début mai, l’UE met au point le « paquet de sauvetage grec » de 110 milliards d’euros. La condition pour l’obtenir est un transfert de pouvoir au profit de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du FMI qui participent au financement. Chaque trimestre, la troïka dressera un rapport sur l’avancement des réformes et des économies. Si le rapport est négatif, il sera mis fin aux crédits.

Outre Trichet, un autre banquier a joué un rôle de premier ordre dans cette affaire, même si cela s’est fait en coulisses. Il s’agit de Josef Ackermann, le président de la Deutsche Bank qui, rappelons-le, est une banque. Comme on dit en Allemagne, Ackermann « a constamment les yeux rivés sur les rendements de sa banque ». La Grèce a plusieurs milliards de crédits auprès des grandes banques européennes. Si la Grèce fait faillite, ces banques ne reverront plus jamais leur argent. C’est la raison pour laquelle elles défendent avec ardeur un plan de sauvetage. Mieux encore, elles vont elles-mêmes rédiger ce plan. Et c’est Ackermann qui en assume la tâche. « Tout est calculé pour gagner du temps », peut-on lire sur le site de la première chaîne de télévision allemande ARD.

La chaîne annonce également un reportage télévisé surprenant, intitulé Le sauvetage onéreux de la Grèce, une ruse habile de la Deutsche Bank ?

En plein cœur de la crise financière de 2008, les promesses étaient tout autres. Le gouvernement pourrait à nouveau agir de manière autonome, sans devoir se plier à la volonté des banquiers et spéculateurs. Mais, une fois que la tempête s’est un peu calmée, la vie a repris son cours, une vie où Ackermann et ses hommes dictent la loi. Ainsi, au printemps 2010, face à la menace d’une faillite de la Grèce, le souci d’Ackermann est avant tout de gagner du temps. Il fait la navette entre Berlin, Frankfort et Athènes, et rend régulièrement visite au ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, pour la mise en chantier d’un paquet de sauvetage. C’est donc un directeur de banque qui donne des leçons au ministre des Finances. La démocratie, c’est bien beau, mais, en réalité, c’est la Deutsche Bank qui fait la loi. Le reportage dénonce la mainmise d’Ackermann sur le « paquet de sauvetage » de la Grèce. Ce plan vise avant tout à gagner du temps. Le but est de laisser aux banques européennes et compagnies d’assurance le temps de se débarrasser d’un maximum de titres grecs. Le reportage de l’ARD conclut effectivement que le paquet de sauvetage avait « pour principal objectif de rembourser les banques européennes et non de remettre la Grèce sur pied ».

Le fait que la BCE achète désormais les obligations des pays endettés sur le marché secondaire, c’est-à-dire auprès des banques, est donc un fameux coup de pouce. Le lundi 10 mai, le lendemain du sommet, les représentants de banques basées à Londres font savoir que les établissements financiers ont remis aux banques centrales allemandes et françaises des crédits douteux, grecs, portugais et irlandais principalement, pour, en échange, pouvoir acheter des emprunts d’État fiables.

Fin avril 2010, les banques allemandes détenaient encore 16 milliards de crédits grecs. Fin février 2011, ce chiffre ne s’élève plus qu’à 10 milliards. Dont 1,6 milliard dans le portefeuille de la Deutsche Bank. Pour les banques françaises, le transfert est moins spectaculaire : en février 2011, elles ont toujours près de 17 milliards de crédits grecs sur les bras. Chez nous, c’est surtout Dexia qui est préoccupée par les titres douteux grecs.

Printemps 2011 et chantage du Big Business

On peut raisonnablement s’attendre à ce que les énormes restrictions budgétaires et l’obligation de rembourser les dettes publiques plongent davantage la Grèce dans la crise. Avec un gouvernement qui dépense moins et des revenus au plus bas pour les citoyens grecs, les dépenses seront paralysées. Pas besoin d’être un as en économie pour comprendre ça. Une population appauvrie achète moins.

Les investisseurs se sont enfuis. En 2010, la Grèce voit ses importations diminuer d’un cinquième par rapport à l’année précédente. Depuis 2008, les exportations belges vers la Grèce ont baissé d’un quart.

En Grèce, l’opposition continue de grandir. En 2009, l’État grec confie l’exploitation des routes nationales à des entreprises privées. Ces entreprises vont alors instaurer de nouvelles taxes sur des routes pour lesquelles il n’existe pas de voies de circulation alternatives. Ainsi, l’aller-retour entre Athènes et Thessalonique coûte désormais 45 euros. Des comités de « non-payeurs » voient le jour. Les militants vêtus de gilets de sécurité orange fluo se rassemblent alors aux péages où ils ouvrent les barrières pour laisser passer les automobilistes. On peut lire sur leur gilet « Désobéissance totale ! » et sur leurs banderoles « Nous ne paierons pas » ou encore « Nous ne donnerons pas d’argent aux banquiers étrangers ! » Les automobilistes sont reconnaissants et poursuivent leur route, pouce levé. Début 2011, quatre automobilistes sur dix refusent de payer la taxe routière, et, à certains endroits, ils sont huit sur dix.

Nous voilà en 2011. Tandis que les gens s’organisent, les agences de notation dévaluent la note de solvabilité de la Grèce. Elles partent du principe que la Grèce ne sera pas en mesure de rembourser ses emprunts. Mesures d’austérité, attaques contre les pensions, services publics sur la paille, démantèlement des emplois fixes, augmentation de la TVA... tout cela n’a servi à rien. Les prêts octroyés à la Grèce coûtent encore plus cher, comme l’ont décidé les agences de notation. La panique s’empare à nouveau du marché financier. Même si les banques allemandes et françaises ont pu se débarrasser de bon nombre de titres grecs, il leur reste encore plusieurs milliards d’obligations qui ne valent plus rien.

Le 13 juin 2011, le Financial Times annonce qu’un consortium de grandes banques, dans une lettre adressée au sommet européen, insiste pour que l’UE s’engage à « racheter la dette, si possible avec l’argent public ». « Si on n’intervient pas rapidement, prévient le consortium, des pays comme l’Espagne et l’Italie pourraient s’écrouler eux aussi ». Autrement dit, ce qui préoccupe les grandes banques, ce n’est plus uniquement la Grèce, mais l’effet domino qu’une faillite de la Grèce pourrait entraîner.

Le rédacteur en chef de Trends, Johan Van Overtveldt, écrit : « Même si cela est très subtil, il est manifeste que les banques font du chantage aux gouvernements : s’ils ne rachètent pas la dette, elles pratiqueront le dumping et ce sera la fin de l’euro ». Ces grandes banques ne reculent devant rien pour coincer l’Union européenne sous leurs griffes. Lorsqu’en 2008, les choses se sont gâtées à cause des crédits douteux américains que ces grandes banques détenaient dans leur portefeuille, les gouvernements nationaux leur sont venus en aide. Lorsqu’en 2011, le même scénario se produit avec les obligations d’État grecques, portugaises, italiennes, irlandaises et espagnoles, ces grandes banques exigent à nouveau une intervention de l’État et, donc, des contribuables.

Le 21 juillet 2011, jour de fête nationale dans notre pays, le Conseil de l’Europe se réunit, avec, en coulisses, la fine fleur des banquiers européens. Le sommet débouche sur un accord assez flou qui prévoit un nouveau financement de 109 milliards d’euros « pour la Grèce » et une prolongation des crédits qui passent de 15 à 30 ans. Les banques participeront « sur base volontaire, à concurrence de 37 milliards d’euros ». En échange, l’emprise de la troïka sur le pays sera renforcée : un groupe de travail est mis sur pied pour « donner à l’économie grecque un nouvel élan ».

Le livre Comment osent-ils ? L’euro, la crise et le grand hold-up, de Peter Mertens (en collaboration avec David Pestieau), paraîtra en français début 2012, aux éditions Aden.


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