« J’ai 1 200 euros de coûts fixes par mois avec le loyer, la voiture, les assurances et tout ça. C’est de la magie que je dois faire chaque mois pour vivre avec ce qui me reste », m’explique Jorge, 39 ans. Santiago, 30 ans, est lui à la fois travailleur, chômeur et étudiant : travailleur car il faut bien gagner sa vie ; chômeur car il est loin de travailler autant qu’il voudrait, sans recevoir d’allocations pour autant, car il ne s’y est pas pris à temps ; étudiant car avec tout ça, il n’a toujours pas pu terminer ses études de journalisme. Alors comment tu t’en sors ? « Je vis chez mes parents. Comment veux-tu payer un loyer de 700 à 800 euros par mois avec les salaires qu’il y a ici ? »
Participer, s’impliquer, contribuer, construire : ces mots sont sur toutes les lèvres. Dans le campement et dans les assemblées, chacun apporte sa pierre, ses idées, sa créativité. Le campement est à l’image de la volonté des indignés : un bricolage qui se construit progressivement, grâce aux connaissances multiples de tous ceux qui s’y impliquent. Santiago a pris l’initiative de lancer un centre d’archives, pour répertorier les centaines de photos, vidéos et articles produits chaque jour sur la place. Kikke, 18 ans, s’implique lui tous les jours dans la commission « extension », encodant les milliers d’adresses emails qui arrivent au camp et répondant aux questions que lui posent des « indignés » d’Espagne et d’ailleurs. « On a pris l’initiative d’écrire des manuels sur toutes sortes de sujets pour pouvoir aider les gens qui veulent lancer une occupation dans leur ville. Comment travailler en équipe ? Comment animer une assemblée ? Comment s’organiser par quartier ? Comment publier des infos sur le web ? Comment réagir face à une tentative de la police de déloger une occupation ? Ce sont toutes des expériences qu’on est en train de faire ici et on veut les partager. »
Des exemples parmi tant d’autres de ce qui saute aux yeux ici : les « indignés » veulent s’organiser. A travers 1001 gestes, c’est une même rage qui s’exprime, une même certitude qui se dessine, le même rejet d’un modèle de société qui stimule l’individualisme, réduit des pans entiers de la société à l’inactivité forcée et cherche à endormir les consciences. Lors d’un speech cet après-midi, un jeune se faisait acclamer par une assemblée : « Nous sommes la génération ni-ni : qui ne veut ni de ce gouvernement, ni de ce système ! » De quoi faire taire tous ceux qui, il n’y a pas si longtemps, osaient clamer la fin de l’histoire…
Mais tout n’est pas rose pour autant. Si tout le monde est d’accord qu’il faut élargir le mouvement, l’organisation même du camp demande beaucoup d’énergie. Au point que nombreux sont ceux qui apportent une aide pratique en journée et préfèrent rentrer se reposer au lieu de participer aux assemblées du soir. Pour Kikke, les perspectives ne sont pas claires : « Bien sûr que je veux que le mouvement s’élargisse, je passe mes journées à ça. Mais en même temps, c’est de plus en plus difficile à coordonner. Et tu imagines les assemblées avec quelques milliers de personnes en plus ? Impossible ! »
La dynamique même des assemblées suscite également des débats. Les décisions s’y prennent au consensus, ce qui rend les discussions parfois très longues et n’aboutit pas toujours à des conclusions. Un thème domine la plupart des discussions : comment fait-on pour prendre des décisions ? Comment fait-on pour se coordonner entre les différentes commissions de Madrid ? Et les différentes occupations en Espagne ? Quel est le rôle respectif des commissions et de l’assemblée générale ? En assemblée générale, faut-il refaire tous les débats ou seulement voter les propositions des commissions ? « Moi ça m’énerve toutes ces discussions. Ca parle d’élargissement, mais qui dans les quartiers populaires est prêt à passer trois heures chaque soir à débattre pour parfois pas grand chose ? », me glisse Roberto, déçu pour le deuxième soir de suite de la commission « politique de long terme ».
Pour ceux qui, plus politisés, se mobilisent régulièrement, cette lenteur engendre une certaine frustration. D’autant plus que le rejet de la classe politique a entraîné un rejet plus ou moins fort et explicite de tout parti ou organisation. « Les résultats des élections ? C’était prévisible. Mais de toute façon, ils ne nous représentent pas, alors on y attache peu d’importance. Ici les gens ont voté pour des petits partis ou n’ont pas voté du tout. Ce n’est pas un grand sujet de discussion. » Si tout le monde est donc le bienvenu à titre individuel, il n’est pas bien vu de revendiquer l’appartenance à une quelconque organisation. Même si une partie des indignés sont déjà engagés quelque part, on ne voit nulle part ni drapeau, ni affiche, ni logo partisan.
Mais cela n’empêche pas les membres de l’UJCE (Union des jeunes du parti communiste espagnol) de se sentir partie prenante du mouvement. « Certains voient le mouvement comme quelque chose de bizarre, avec lequel il faudrait dialoguer de l’extérieur. Je ne suis pas d’accord. Je me sens faire partie de ce mouvement comme tous ceux qui sont ici, explique Isabel. Faire la morale comme si nous savions mieux que les autres, ça ne sert vraiment à rien. Certains débats sont difficiles, c’est vrai, mais j’apprends beaucoup. Et puis même si je ne suis pas vraiment d’accord avec tout, le plus important est d’être ici, de participer et de vivre cette expérience avec les gens. »