
Electrabel produit le gros de son électricité non pas dans d’onéreuses centrales au gaz, mais bien dans des centrales au charbon ou nucléaires depuis longtemps amorties. (Foto www.flickr.com/mandj98)
Le ministre Magnette a mille fois raison s’il veut avoir prise sur les prix bien trop élevés sur le marché de gros et s’il veut également s’en prendre à la « rente nucléaire » qu’Electrabel palpe avec ses centrales depuis longtemps amorties. Ici, Magnette va inévitablement devoir toucher aux fondements du libre marché. Car les prix élevés de l’énergie ne sont pas provoqués par un « mauvais fonctionnement » du marché libéralisé de l’énergie, mais par le libéralisation elle-même. Malheureusement, des prix maximaux « temporaires » ne peuvent amener de solution durable.
Pour la libéralisation du marché de l’énergie, le prix de l’électricité a été fixé par la Commission de contrôle des pouvoirs publics. Depuis la libéralisation, le prix est déterminé sur le libre marché et, notamment, à la Bourse de l’électricité. En Belgique, il s’agit du Belpex, une Bourse du commerce en gros où les fournisseurs achètent l’électricité chez les producteurs. Le problème fondamental, c’est que le mécanisme de l’offre et de la demande sur le libre marché de l’énergie rend les prix de l’électricité plus élevés et non le contraire.
Primo, le prix marché aux Bourses de l’électricité n’est plus calculé – comme par le passé – sur base des coûts réels de production, mais bien sur base des coûts marginaux, c’est-à-dire en fonction du prix des dernières centrales à avoir été mises en service pour pouvoir répondre au besoin en électricité du moment. En Belgique, vu la nature de notre parc de production, il s’agit presque toujours de centrales au gaz naturel. Et c’est ici que l’histoire se corse. Car Electrabel produit le gros de son électricité non pas avec ces onéreuses centrales au gaz, mais avec des centrales au charbon et des centrales nucléaires, lesquelles sont amorties depuis longtemps. Cette électricité au prix de revient ridiculement bas est vendue sur le marché de gros aux prix officiels du marché. Le 10 octobre, l’électricité a été vendue sur le Belpex à 125 euros le mégawattheure, alors que le coût réel de production des centrales nucléaires ne dépasse pas 25 euros. Ce mécanisme de marché procure à Electrabel un bénéfice inattendu (windfall profit) et surtout indu estimé à 1 milliard d’euros par an.
Secundo, en Belgique, le prix de l’électricité est pieds et poings lié à celui des pays voisins. Le marché belge de l’électricité n’existe plus depuis longtemps. Depuis 2006, le prix de l’électricité sur le Belpex est explicitement associé au prix de la Bourse néerlandaise (APX) et à celui de la Bourse française (Powernext). Des prix élevés de l’énergie dans les pays voisins font inévitablement monter les prix à la Bourse belge de l’électricité. Cet impact sera encore bien plus grand à partir de 2009, quand notre zone à trois pays sera associée au marché allemand (EEX) et aux marchés scandinaves (Nordpool), aux prix très élevés.
Tertio, assez cyniquement, le commerce de l’énergie se mue de plus en plus en terrain de jeu idéal pour le capital à risque qui, depuis que la crise du crédit a éclaté, est en quête d’investissements sûrs. Les fonds de couverture et les fonds de pension spéculent sur les prix en hausse de l’énergie et investissent des dizaines de milliards d’euros en contrats d’électricité à terme afin de pouvoir revendre ces derniers avec un bénéfice. Cette spéculation fait grimper les prix et les rend en même temps très instables. La Bourse belge de l’électricité n’est pas à l’abri elle non plus de ces pratiques. Outre Electrabel et SPE, la Deutsche Bank, la Barclays Capital et la Morgan Stanley sont actives elles aussi sur le Belpex.
La régulation des prix ne peut fonctionner que si le prix de l’électricité n’est plus déterminé par la Bourse de l’électricité et la main invisible du libre marché, mais imposé par les pouvoirs publics. Eh oui, ça va directement à l’encontre des contraintes européennes vers la libéralisation, mais ce n’est pas irréaliste non plus. La nationalisation des banques ne figurait pas non plus dans les manuels libéraux et on y recourt pourtant aujourd’hui.
Si la facture d’énergie des familles a augmenté de 700 euros par an depuis la libéralisation, n’est-il pas plus que temps de considérer d’un peu plus près cette foi aveugle des membres libéraux, démocrates chrétiens ET socialistes du gouvernement dans les miracles du libre marché de l’énergie ? Cela requiert beaucoup de courage politique mais, en soi, il ne serait pas très difficile, au moins pour les familles, ce fameux « marché résidentiel », d’inverser quelque peu ce processus de libéralisation. L’État peut créer une centrale publique d’achat qui fournira le gaz et l’électricité à toutes les familles et qui achètera le courant aux producteurs à des tarifs fixés par les autorités. Cela résoudrait, au moins pour les familles – qui consomment 20 % de la production d’énergie –, le problème des prix élevés de l’énergie et cela mettrait en même temps un terme à la prolifération des tarifs et des fournisseurs, laquelle personne ne comprend plus rien. Un tel système existe d’ailleurs dans bien des États américains. Le prix pour le consommateur y est entre 10 et 40 % moins élevé que dans les États où règne le libre marché.
Ce serait déjà un pas vers l’avant. Mais la solution de loin la plus durable serait d’amener le marché de l’énergie sous le contrôle de l’État, depuis la production jusqu’à la livraison au consommateur. Espérer quelque chose d’un « surcroît de concurrence », c’est rêver tout éveillé. Une décennie de concurrence dans une Europe libéralisée n’a abouti qu’à un raz-de-marée de fusions et de reprises : 247, pour être précis. Il en résulte qu’il y a aujourd’hui moins de concurrence que jamais. D’après une étude récente de l’institut français CERNA, le marché européen de l’énergie est pour 75 % aux mains de cinq, pas un de plus, géants de l’énergie : Suez-GDF, RWE, Eon, Enel et EDF.
Il est en outre malaisé d’imaginer une raison pour laquelle la nationalisation serait possible pour les banques en détresse mais pas, par définition, pour des entreprises d’énergie génératrices de profit. Pourquoi les pouvoirs publics ne feraient-ils pas primer le rendement social sur la chasse au profit financier ? De plus, une nationalisation permettrait non seulement de réguler les prix, mais également de réaliser les investissements absolument nécessaires dans des centrales électriques respectueuses du climat. Si, actuellement, en Europe, 38 nouvelles centrales au charbon sont en passe d’être lancées, avec des conséquences catastrophiques pour le climat, c’est également au libre marché que nous le devons.
Tom De Meester est le spécialiste de l’énergie du PTB et le responsable de la campagne de pétition www.6pourcent.be.