
La famille Emsens, à la tête de la société Eternit, pointait à la quatrième place des familles les plus riches du pays en 2009. Et connaissait très bien la dangerosité du produit qui a fait sa fortune. (Photo Solidaire, Nick Dobbelaere)
En poursuivant sciemment la production de matériaux à base d’amiante, l’industrie de l’amiante a causé d’énormes dégâts sociaux que la collectivité paie aujourd’hui chaque année. Il s’agit du coût supporté par les victimes et la sécurité sociale en raison du montant du traitement des maladies pulmonaires causées par l’amiante. En plus du remboursement de l’Inami (Institut national d’assurance de maladie-invalidité), les victimes sont soutenues par le Fonds des maladies professionnelles (FMP) et le Fonds amiante, créé spécialement en 2007 par l’État belge pour indemniser ces victimes. Enfin, il y a le coût de l’assainissement des sols et de désamiantage des bâtiments. Solidaire a enquêté pour savoir quel est le prix que les citoyens paient chaque année pour la pollution à base d’amiante.
Être malade coûte cher. Au malade surtout. Mais aussi à la collectivité (via l’assurance maladie). L’Inami ne peut (veut ?) déterminer le montant qu’il rembourse chaque année pour les maladies causées par l’amiante. Mais, pour donner un ordre de grandeur, le Dr De Vuyst, spécialiste du traitement des maladies pulmonaires, nous a fourni les données du service de tarification de l’hôpital Erasme, à Bruxelles. Des séances de chimiothérapie peuvent retarder le développement de la maladie. C’est un traitement lourd. « Pas mal de patients y sont inéligibles, soit parce qu’ils sont trop âgés soit en trop mauvais état général … », déplore le Dr De Vuyst. Lourd et cher. Globalement, il faut compter près de 12 500 euros pour une première ligne de chimiothérapie (Petscans, CT thorax, hospitalisation et traitement médicamenteux). Montant qu’il faut multiplier en fonction de la répétition des cures. Ce montant est calculé « sans tenir compte d’autres examens (biologiques par exemple) ou de complications potentielles ». Car le coût total lié aux maladies de l’amiante peut encore déraper, surtout dans sa phase critique, avec le besoin de médicaments, de soins à domicile ou de soins palliatifs qui augmentent jusqu’au... décès.
L’asbestose et le mésothéliome, c’est-à-dire les deux maladies causées directement par l’amiante, ont été reconnues tardivement comme maladies professionnelles. Respectivement en 1969 et 1982. Aujourd’hui, officiellement, 4 025 personnes sont prises en charge par le FMP. Dont 2 315 personnes proches survivant d’une personne décédée des suites de l’amiante. Ces dix dernières années, le FMP a payé plus de 202 millions pour les maladies professionnelles liées à l’amiante. Pour la seule année 2010, ce montant était de 24 900 343 euros. Depuis 2007, les victimes de l’amiante, ainsi que leurs enfants ou leur partenaire, peuvent aussi obtenir le soutien du Fonds amiante. Actuellement, ce Fonds aide 108 personnes pour un montant avoisinant annuellement les 10 millions.
Cela peut paraître cynique mais, de toute évidence, la pollution rapporte gros. Au pollueur bien sûr (Eternit, principal producteur de ciment-amiante en Belgique qui a permis à la famille Emsems de devenir la 4ème fortune de Belgique, voir encadré). Mais aussi à l’entreprise spécialisée dans le désamiantage. Chaque année, des particuliers ou les autorités publiques paient des entreprises qui se sont spécialisées dans le désamiantage et le traitement de déchets dangereux. La Région wallonne ne s’en cache pas : « Faire retirer l’amiante par une entreprise spécialisée peut être très onéreux. » Pour ne prendre qu’un simple exemple, un sac agréé de 50 kilos coûte la bagatelle de 10 euros. Et c’est en principe le propriétaire de la maison ou du terrain qui doit prendre en charge les frais de désamiantage. Mais le particulier n’est pas le seul à supporter le coût. Les pouvoirs publics sont aussi intervenus à de nombreuses reprises. Deux exemples : le Berlaymont (voir encadré) et le vaste programme d’assainissement des sols lancé par la Région flamande autour de l’ancien siège d’Eternit, situé à Kappellen-op-den-bos.
Eternit a, de 1950 à 1975, distribué « gratuitement » des résidus de sa production à base d’amiante (en fait les déchets) à des particuliers habitant la région autour du siège de l’entreprise à Kappelle-op-den-Bos (Brabant flamand). C’était l’usage dans la région d’utiliser de tels résidus pour créer des allées de garage, par exemple.
Devant la multiplication de plaintes des habitants, la Région flamande a décidé d’organiser, par le biais de l’Ovam (société publique des déchets de la Région flamande), une campagne de communication à l’attention des habitants de la région, et d’analyser et de faire l’inventaire des parcelles contaminées par des déchets à base d’amiante. Avant d’assainir les sols. Débutée en 2004 sur les 6 communes voisines d’Eternit, l’opération de l'Ovam s'est étendue sur un périmètre plus large de 19 communes. 63 000 tonnes de résidus d’amiante ont été enlevées. Pour un coût total de 8 millions d’euros. On nettoie donc avec l’argent public les déchets dont Eternit s’est débarassé à l’époque. Du côté de l’Ovam, on se justifie : « Justement, parce qu’il s’agit d’un déchet, qui a été distribué gratuitement, la question de la responsabilité est très difficile. » Avant de préciser : « Mais l’origine est claire. Il n’y a aucun doute là-dessus. » Il n’existe aucun chiffre précis du coût total payé par les citoyens et les pouvoirs publics pour nettoyer les bâtiments ou les sols infectés par l’amiante.
L’amiante, un tueur patient
Malgré le fait que l’on sait depuis plus d’un demi-siècle que l’amiante est mortelle, l’industrie a continué à produire du matériel de construction à base de fibre d’amiante jusqu’à son interdiction définitive en Belgique, en 1999. Les travailleurs des entreprises de fabrication de matériaux à base d’amiante ont été les premières victimes. Mais, aujourd’hui, la dispersion de poussière d’amiante peut atteindre n’importe qui. Des proches contaminés par les vêtements des travailleurs, des voisins des entreprises produisant de l’amiante, des enseignants ou élèves d’une école construite avec du ciment amiante, etc. Une exposition même limitée est susceptible de causer des dizaines d’années plus tard des maladies pulmonaires mortelles : l’asbestose et le mésothéliome. Des dizaines d’années plus tard, car l’amiante est un tueur patient.
Officiellement, selon le Fonds amiante, il n’y aurait qu’un peu plus de 200 décès liés à l’amiante par an. Le Fonds se base sur les statistiques du Registre national du cancer. La réalité semble néanmoins bien plus grave. Selon l’Association belge des victimes de l’amiante (Abeva), il y a plus de 800 décès par an liés à l’amiante. Pourquoi cette sous-représentation ? Méconnu, le mésothéliome est sous diagnostiqué et est souvent repris dans les statistiques des cancers des poumons. Enfin, des institutions, comme l’armée, grande utilisatrice d’amiante, restent muettes. Les perspectives d’avenir ne sont guère réjouissantes.
On pourrait atteindre, vers 2015, le seuil des 10 000 personnes victimes de l’amiante1. Des dizaines de bâtiments de sites, voire de quartiers entiers, sont encore bourrés d’amiantes dont la poussière peut être inhalée à tout moment et par n’importe qui. 1. En Marche, 21 janvier 2010
De l’amiante à la Commission européenne
L’affaire du Berlaymont est relativement connue. Ce bâtiment qui abrite la Commission européenne était bourré d’amiante « floqué », particulièrement dangereuse car rapidement friable. Il fallut néanmoins deux décennies – et des victimes parmi les fonctionnaires européens – pour que l’ampleur du problème soit reconnu. En 1991, la décision a été prise de déménager le siège de la Commission, de désamianter le bâtiment avant d’y réaménager en 2004. Coût de cette opération qui a duré jusqu’en 2004 ? La bagatelle de 124 millions d’euros, à charge de l’État belge, juste pour le désamiantage1. On estime le coût total à 500 millions d’euros.
1. Le Soir, 29 juillet 1999
S’enrichir en tuant
La famille Emsens, à la tête de la société Eternit, pointait à la quatrième place des familles les plus riches du pays en 2009. Et connaissait très bien la dangerosité du produit qui a fait sa fortune. Fortune estimée en 2009 : 1 915 millions d’euros. Les ancêtres Emsens commencent comme négociants en sucre au début du 19ème siècle. Mais c’est en 1905 que la famille achète le brevet d’un produit composé de ciment et d’amiante, qu’ils nommeront Eternit. Ils appelleront leur société du même nom peu de temps après. Les Emsens arrivent en outre à payer très peu d’impôts. Deux de leurs sociétés détiennent douze filiales dans des paradis fiscaux. Et, même en Belgique, ils arrivent à éluder une partie de ce qu’ils devraient payer à l’État belge. Non seulement les Emsens ne sont pas en prison, non seulement ils conservent un immense patrimoine, mais ils ont droit aux honneurs. En 2005, les frères Stany, Claude et Gaëtan Emsens, petits-fils de Stanislas Emsens (qui avait fondé SCR Sibelco à la fin du 19ème), ont reçu le titre de baron. Ils tuent, s’enrichissent, ne payent quasi pas d’impôts et sont anoblis. Un bel exemple de réussite sociale…