José Huerta a 50 ans. Réalisateur de documentaires depuis plus de 15 ans, il a touché un point sensible : le développement du tourisme au Sud. Alors qu’il rend visite à de amis dans le petit village de pécheurs de Parajuru, dans le Nordeste du Brésil, il y a trois ans, un ami l’interpelle sur la construction d’un complexe hôtelier qui risque d’être néfaste pour la vie sociale du village et de détruire l’éco-système fragile de l’environnement. Deux ans plus tard, il réalise, en un mois, un documentaire sur ces investisseurs autrichiens. Ce film va faire beaucoup de bruit : à peine projeté pour les habitants du village, les hommes d’affaires portent plainte contre José. L’affaire est toujours devant les tribunaux (voir encadré).
Après avoir fait des études de cinéma en France, José est parti au Brésil comme volontaire dans une ONG. Ce voyage sera le premier d’une longue série. Mais pourquoi le Brésil ? « C’est un pays où il y a une conjonction de plusieurs facteurs historiques, culturels. Cette époque m’a nourrit individuellement et a nourrit mes films aussi. C’est un territoire extrêmement riche, très complexe, mais qui permet de réaliser des films autour des thématiques qui touchent les droits de l’homme ».
Kite-surf et cours d’allemand
Et le sujet s’est imposé à José : « Si on regarde ma filmographie récente, on constate que c’est à chaque fois une focalisation sur un exemple précis des conséquences de la mondialisation, en particulier sur les populations les plus fragiles, comme les paysans, les ouvriers ou, comme ici, les pécheurs ».
« Une semaine à Parajuru » est un film où le réalisateur ne fait « que » présenter les faits, sans les analyser ou les interpréter. Tâches laissées aux villageois et aux investisseurs étrangers. S’il fallait ne retenir qu’une intervention, ce serait celle de cette Autrichienne, qui parle de la création de son école de kite-surf (surf tracté par un immense cerf-volant) : « Tout ici est si beau. L’endroit est idéal pour faire du kite-surf. Mais je me sentais mal à l’aise devant le pauvreté des habitants du village. Comme ils n’ont pas de quoi se payer l’équipement nécessaire, je leur offre des cours en échange de petits boulots pour l’école. Les gens ici sont comme des enfants ». Des enfants qui vont se rebeller…
José dénonce, entre autres, la manipulation du groupe d’investisseurs : « Un des initiateurs du projet est le président de la première agence de communication d’Autriche. Il avait tout planifié. Son idée était d’abord de présenter le projet comme « social », avec la création d’une école (où on enseigne l’anglais et l’allemand !) soi-disant gratuite. Puis d’exposer le projet touristique. Ça marchait bien, beaucoup d’habitants de Parajuru n’ont pas vu venir le danger ».
Le danger ? D’abord, ces cours « gratuits » se faisaient en contrepartie d’un travail bénévole à l’hôtel construit par le groupe. Les jeunes n’étaient payé que la seconde année (et encore, 90 euros par mois !). Et si l’objectif officiel des investisseurs était d’offrir du travail aux jeunes, ces derniers se sont rendus compte de l’exploitation dont ils étaient victimes. Mais un peu tard, « Gisi », responsable du volet « social » (absente de l’écran malgré les demandes de José mais omniprésente tout au long des témoignages), avaient bien joué le coup. Les contrats étaient bétonnés.
Mais les pécheurs, regroupés en association, ont contre-attaqué quand ils ont vu que l’école et l’hôtel cachaient un projet bien plus grand qui menaçait l’existence paisible de ces gens qui n’avaient rien demandé à personne. Le kite-surf les empêchait de continuer à pécher pour se nourrir. C’était soit le projet touristique, soit la sauvegarde de leur village et de la nature.
Tentative de recolonisation
Comme le dit Chico Mariano, leader du mouvement des pécheurs : « On a pas besoin d’aide humanitaire. On est pauvre mais ici personne ne souffre de la faim. Si ma pêche n’a pas été bonne, un autre pécheur me donne de quoi assurer un repas à toute ma famille. Si un autre n’a pas assez de poissons à la fin de la journée, je lui en donne. On fonctionne comme ça ici. C’est chez nous. Ces gens ne peuvent pas imposer leur loi. On a le droit de décider si on veut du tourisme ou pas. Et de décider quelle sorte de tourisme. » Une ancienne élève de l’école va plus loin : « Ils sont arrivés ici comme les Portugais plusieurs centaines d’années avant. Mais au lieu d’acheter les chefs de village avec de l’or, ils ont présenté des actions sociales. Ils voulaient recoloniser notre village ».
Suite à la plainte auprès des autorités portée par Chico et ses amis, la construction du complexe hôtelier a été suspendue. Gisi et les autres sont rentrés en Autriche, en attendant le verdict. En attendant, la bagarre judicaire continue et José doit déjà payer 6 000 euros de frais de justice. Tout ça pour avoir fait un documentaire…
Magouilles au Brésil et en Autriche
Cette affaire est complexe. José Huerta a 8 procès sur le dos. Pour quel motif ? « Les faits qui me sont reprochés portent essentiellement sur des propos diffamatoires qui seraient tenu dans le film. Notamment les termes « exploitation du travail esclave » qui ne figurent pourtant pas dans le film ». José risque de devoir payer 60 000 euros s’il est reconnu coupable. Même s’il reste optimiste et ne croit pas vraiment à une condamnation, il doit déjà supporter 6 000 euros de frais de justice. Afin de réunir cette somme, il a créé avec des amis l’association Vagalume (plus d’infos sur www.vagalume.fr). L’objectif est de vendre des DVD du film pour financer ses procès (via notre magasin par exemple : voir sur www.ptbshop.be ).
Mais les investisseurs autrichiens ont été rattrapés à leur tour par la justice de leur pays. Giselle « Gisi » Wisniewski est sous le coup d’un contrôle fiscal lié à l’affaire Buwog (scandale de détournement de marchés publics). Et Peter Hochegger (un autre investisseur) est contraint par la justice autrichienne de rembourser les 1,9 millions d’euros qu’il a omis de déclarer au fisc et doit revendre ses acquisitions à Parajuru. Mais il n’a pas trop de soucis à se faire d’après José : « Sa grande villa de luxe est en vente sur Internet pour 1,1 million d’euros. Selon les chiffres donnés par les architectes, la maison aurait coûté 313 000 euros. C’est donc un bénéfice de près de 800 000 euros rien que pour cette maison qu’il va dégager. S’il vend les 80 ha de terrains acquis à 0,5 euro le m2 et revendus à 15 euros (chiffres annoncés par Giselle Wisniewski à la télévision autrichienne), il devrait dégager une plus-value exceptionnelle de plus de 10 millions d’euros.
Morale de l’histoire : Peter n’ira sans doute pas en prison et vivra heureux encore très longtemps avec ses millions gagnés sur le dos des contribuables autrichiens et de la population de Parajuru, qui malheureusement ne verra pas un centime de tout l’argent qui passe par dessus sa tête ».