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10 janvier 2012 17:14 | Il y a : 134  jour(s)
| Thème: International, Haiti, Désastres, Etats-Unis

Deux ans après le séisme, les Haïtiens maintenus sous les décombres

Le 12 janvier 2010, un tremblement de terre détruisait Port-au-Prince et les autres régions du pays. L’Occident (États-Unis, France et Canada en tête) s’est depuis précipité pour aider la population locale. Enfin, « aider »…

Jonathan Lefèvre

Tout un symbole : au lendemain du séisme qui a ravagé le pays le 12 janvier 2010, le Palais présidentiel est en morceaux alors que le « Nèg marron », statue représentant le combat des esclaves pour l’indépendance, est toujours debout. (Photos Histoire Engagée et Marcello Casal Jr)

Au lendemain de la catastrophe qui a fait plus de 230 000 morts, les pays européens et nord-américains rivalisaient de promesses de dons et d’aide logistique pour aider Haïti à se reconstruire. Depuis, 519 000 Haïtiens vivent toujours dans des tentes rudimentaires, surtout à Port-au-Prince et dans les environs. Sans compter l’épidémie de choléra qui a causé plus de 7 000 décès. Et, à chaque tempête ou ouragan, le bilan humain s’alourdit. A qui la faute ?

Les promesses non tenues de l’Occident

Si, dès l’annonce du séisme, un élan de générosité est apparu spontanément aux quatre coins du globe pour le peuple haïtien, l’argent donné par les citoyens étrangers n’aura pas permis d’aider réellement ceux qui en avaient (et ont toujours) le plus besoin. Au contraire, si les États-Unis, par exemple, ont été si rapides pour arriver sur place (et occuper l’aéroport par la même occasion, hissant même la bannière étoilée tout au sommet), ce n’était pas par humanisme et désintérêt financier.

La preuve avec ce câble diplomatique donné par WikiLeaks à l’hebdomadaire Haïti Liberté, datant du 1er février 2010, moins de trois semaines après le tremblement de terre, signé par l’ambassadeur américain lui-même, Kenneth Merten : « La ruée vers l’or commence ! Pendant qu’Haïti s’extirpe des décombres, différentes entreprises (des États-Unis, NdlR) se positionnent pour vendre leurs concepts, produits et services. Le président Préval (en poste à l'époque, NdlR) a rencontré le Général Wesley Clark, samedi (le 30 janvier, NdlR), et a eu droit à une présentation de vente pour une maison à couche centrale en mousse résistante aux ouragans et aux séismes. » L’hebdomadaire explique plus loin que Wesley Clark, ancien candidat à la présidentielle, agissait à titre de porte-parole pour le compte d’InnoVida Holdings, LLC, une entreprise basée à Miami.

L’ambassadeur continue : « D’autres entreprises proposent leurs solutions pour les logements, l’aménagement de l’espace, ou d’autres concepts de construction. Chacune cherche à avoir l’oreille du président. » Selon Haïti Liberté, « l’une des personnes qui avait l’oreille du président de l’époque, René Préval, probablement plus que quiconque, était Lewis Lucke, le “coordinateur de l’aide et des secours unifiés” de Washington, responsable de l’ensemble des efforts d’aide des États-Unis en Haïti. Il a rencontré René Préval et le Premier ministre Jean-Max Bellerive une semaine après le tremblement de terre, et au moins une fois par la suite, d’après les câbles. Lucke, un vétéran de 27 ans de l’Agence des États-Unis pour le développement International (USAID), avait supervisé plusieurs milliards de dollars de contrats pour Bechtel et d’autres sociétés, à titre de directeur de la mission de l’USAID en Irak après l’invasion. »

« Pas pire que l’Irak »

Toujours dans son numéro du 15 juin dernier, l’hebdomadaire poursuit : « La “ruée vers l’or” annoncée par l’ambassadeur Merten a commencé alors que des Haïtiens étaient encore en train d’être tirés des décombres. Depuis, l’USAID a distribué près de 200 millions de dollars américains pour l’aide humanitaire et la construction. En avril, seulement 2,5 % de l’argent avait été accordé aux entreprises haïtiennes, selon le Center for Economic and Policy Research.

Lucke, pour sa part, ne se cache pas de faire fortune grâce au malheur des autres. “C’est en quelque sorte la manière américaine, a-t-il affirmé à Haïti Liberté. Vouloir faire des affaires ne signifie pas forcément que vous cherchez à être un rapace. Il n’y a rien d’insidieux... Ce n’était pas pire que l’Irak.” »

Et la « manière européenne » ? Pas beaucoup plus efficace… Pourtant, la vice-Présidente de la Commission européenne, Catherine Ashton, se félicitait du travail accompli dans une carte blanche publiée dans Le Monde le 12 janvier 2011 : « L’Europe a tenu ses promesses, et a agi autant que la situation sur le terrain le permettait. »

Un texte qui a mis en colère nombre d’associations haïtiennes car l’Europe n’est jamais passée par la société civile locale mais bien par les plus hautes sphères de l’État. Pour quel résultat ? Lorsque l’on voit les rues de Port-au-Prince ou d’autres villes du pays, les Haïtiens se le demandent. Oxfam Novib, dans son dernier rapport, pointe d'ailleurs que sur les 4,6 milliards de dollars promis par la communauté internationale, moins de la moitié a été distribuée (46 %).

Responsabilités locales

Mais, lorsque l’on cherche les coupables de l’inaction depuis le séisme, il faut aussi et surtout regarder du côté du palais présidentiel.

René Préval a cédé sa place à Michel Martelly, élu en mai dernier après des élections entachées d’irrégularités. Ce chanteur populaire, accusé entre autres de posséder la double nationalité haïtienne et américaine, est très proche de Jean-Claude Duvalier, ancien dictateur en exil (doré) sur la Côte d’Azur depuis 1986 et revenu en Haïti en janvier 2011. De « Baby Doc », Martelly a hérité d’une vision de la politique pour le moins autoritaire et agressive : menaces envers les journalistes trop critiques, dédain pour les institutions comme le… Parlement, etc. Il a choisi comme Premier ministre Gary Conille, ancien conseiller de Bill Clinton (aujourd’hui émissaire spécial de l’ONU pour Haïti). Beaucoup d’organisations populaires voient dans cette nomination une preuve de plus de la main mise de l’étranger sur le pays.

Et, ce 4 janvier, la Plateforme des organisations haïtiennes de défense des droits humains (POHDH) a rendu un rapport sur l’année 2011 : « Une année accablante »… « Les gens vivent encore sous des tentes, note l’organisation, en dépit des promesses de construction de 3 000 logements faites par le président Martelly lors de sa campagne électorale dans la perspective de relocaliser les déplacés. Depuis l’arrivée du président Michel Joseph Martelly au pouvoir, les cas d’expulsions forcées, orchestrés par l’État, via des mairies et par des propriétaires privés, ont augmenté. » En conclusion, la Plateforme exhorte les autorités à respecter la Constitution et les instruments internationaux de droits humains : « Il faut que les discours politiques se traduisent en actions concrètes au bénéfice des populations. » C’est le moins que l’on puisse souhaiter aux Haïtiens pour 2012.


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