La veille de son licenciement, tracassée par l’état de santé de son beau-père hospitalisé, Bruna Attardo (45 ans) a mangé à l’intérieur du magasin Delhaize de Seraing un chocolat rangé dans les articles démarqués (il datait de Pâques). Prix « vente rapide » : 2,25 euros. Mais elle a oublié de le payer. Car elle devait encore vite remplir la feuille de commandes avant d’aller voir son beau-père.
« Tout le monde l’a fait un jour ou l’autre », dit sa collègue du rayon de vente à la découpe. Quand je donne une tranche de boudin aux enfants, vous croyez que je n’en mange pas aussi une de temps en temps ? Et ceux du rayon fruits-légumes, ça leur arrive aussi d’avaler une cerise en passant. Même le directeur ! »
Marie : « C’est injuste ce qui lui arrive. La sanction qu’on lui impose est trop forte. C’est la première fois de toute sa carrière que ça lui arrive. Il aurait fallu lui donner un avertissement, comme on l’a fait pour d’autres. Par exemple, une collègue qui avait ouvert une boîte de biscuits. »
« On ira au finish », ajoute Nicolas. « Bruna est quelqu’un de bien, d’irréprochable. Elle n’a jamais eu d’ennuis. Elle s’est cassée pour le magasin. On sait qu’elle a fait une faute, mais il ne faut pas exagérer dans la sanction. Et même si elle doit partir, elle a droit à son préavis légal, de 18 mois. La direction ne veut pas le lui accorder. C’est aussi pour ça qu’on est choqués. »
Un employé du rayon boucherie : « Le nouveau directeur – il est là depuis 3 ans – n’a aucune attention pour le côté humain. Il est tout le temps à cheval sur le règlement. Il fait vérifier tout. Il vient de chez Coca, ce n’est pas quelqu’un qui a fait sa carrière chez nous. Il gère le magasin avec du papier, des ordres qui arrivent par ordinateur. »
« Mais c’est fini les sociétés où il y avait une bonne ambiance », dit Palmire. Ça change partout. Et c’est bien dommage. Nous, on n’empêche personne de rentrer, on est là pour expliquer aux clients ce qui s’est passé. C’est le directeur qui ferme le magasin, parce que s’il l’ouvrait, il n’aurait de toute façon personne pour travailler. »
Les autres magasins Delhaize sont au courant des événements de Seraing. Le 29 juin, le magasin de Boncelles et deux magasins du Hainaut ont fait une heure d’arrêt de travail. Le 1er juillet, deux délégués syndicaux du Brabant sont venus saluer les grévistes sur le parking. Ce vendredi, une délégation de sidérurgistes est également passée. Marc et Tony, délégués syndicaux : « On se demande si ce licenciement n’est pas en fait une façon de se débarrasser à bon marché d’employés qui ont beaucoup d’ancienneté. Ça serait en quelque sorte de la restructuration passive, qui remplacerait les anciens par des plus jeunes qui connaissent beaucoup moins leurs droits. Delhaize veut faire 300 millions d’économies, et c’est comme ça qu’il s’y prend. Pourtant, il fait du bénéfice. »
« Et on travaille souvent en équipes réduites, quand il y a des malades », ajoute Marie. « Et à cause de ça, on est stressés. C’est normal qu’on mange du chocolat, non ? Il paraît que c’est bon contre le stress. »
Clients solidaires
Dans ce magasin, clients et personnel se connaissent, car tout le monde ou presque habite le quartier. On ne compte plus les témoignages de solidarité des clients. Mme Cuvelier a apporté une petite carte « Faire erreur, c’est humain. Pardonner c’est divin. Oublier, c’est admirable. Vivre dans un monde où nul n’est pardonné, où la rédemption est refusée, c’est comme vivre en enfer. Aimer la vérité, mais pardonner à l’erreur, a dit Voltaire. Je suis en pensées avec vous. » Une autre arrive avec un ballotin de pralines. « Tenez, mangez du chocolat, moi je vous l’offre ! ». Une pétition circule dans le quartier et peu de gens refusent de la signer. Le 1er juillet, une quarantaine de clients ont demandé à rencontrer le directeur pour plaider la réintégration de Bruna. La presse y a largement fait écho. Aux dernières nouvelles, ils n’ont pas encore été entendus. Certains parlent de boycotter le magasin tant que Bruna n’est pas réintégrée.
La section locale du PTB a distribué un tract dans les boîtes aux lettres du quartier, en proposant aux habitants d’aller rendre visite aux grévistes. « Je suis fier d’habiter un tel quartier, dit le docteur Hans Krammisch, conseiller communal PTB+, un quartier où les clients du magasin respectent cet arrêt de travail et montrent leur préoccupation et leur soutien aux employés du Delhaize.
La première fois depuis 44 ans
Le magasin existe depuis 1963 et occupe aujourd’hui entre 70 et 80 employés, dont beaucoup à temps partiel. Gisèle est là depuis 1967. Elle aura 44 ans de travail le 4 juillet. Le pied dans le plâtre après une opération, elle est venue soutenir Bruna. « Je n’avais jamais vu ça. C’est la première fois qu’une chose pareille arrive dans ce magasin. Bruna a tout donné pour son travail. Même malade, elle venait travailler. Certains jours, elle reprenait du travail à la maison : les commandes à faire ou les horaires du personnel du rayon. Je n’espère qu’une chose : qu’on nous rende Bruna. »