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3 février 2012 16:23 | Il y a : 110  jour(s)
| Thème: Belgique, Pauvreté/Riches, Belgique, Logement

« Dans la rue, on n’est pas seul »

Personne n’est à l’abri d’une rupture amoureuse ou d’une addiction. C’est ce qui est arrivé à Pierre Van Ackere et Jean « le Suisse ». Depuis, ils font des allers-retours entre la rue et des logements précaires. Rencontre à la Gare centrale de Bruxelles, à la tombée de la nuit la plus froide de l’année.

Jonathan Lefèvre

Jean « le Suisse » (à gauche) et Pierre Van Ackere à la gare Centrale de Bruxelles. Le premier vit dans la rue, le second vient d’en sortir. Tous deux cuisiniers, ils ont connu des parcours plus ou moins similaires aux autres SDF qui vivent dans les rues de notre capitale et d’ailleurs. (Photo Solidaire, Antoine Moens)

Jean « le Suisse » a 57 ans. Pierre Van Ackere va avoir 70 ans le 5 mars. Le premier est à la rue, le second vient de trouver un petit appartement. Mais avec sa pension (900 euros), difficile de boucler les fins de mois après avoir payé le loyer (430 euros) et les charges (60 euros pour le gaz et l’électricité). « Fais le compte, il me reste combien pour vivre ? » 410 euros.

En arrivant à la gare, Jean dit bonjour à plusieurs personnes. « Des SDF comme moi. Ici, tout le monde se connaît. » Et s’apprécie ? « Ça, ça dépend. Mais la misère fait que les gens, qui n’ont plus rien à perdre, peuvent devenir violents. Il y a parfois des bagarres entre clans (le clan des toxicomanes, celui des alcooliques, etc.) Mais il y a une vraie “solidarité du froid”. »

Autour d’un verre, que Jean met un point d’honneur à payer, les deux amis racontent leur histoire. Une histoire malheureusement banale et commune à beaucoup des centaines de SDF qui dorment à la belle étoile dans la capitale.

Jean commence à parler. Marié, mais séparé, il a deux enfants. Deux garçons, de 18 et 25 ans. Chaque été, il part une semaine à la mer avec le plus jeune : « J’épargne toute l’année pour passer une semaine à Blankenberge avec mon fils. Au moins, je dors dans un bon lit. Je touche le Revenu d’intégration sociale (RIS), soit 736 euros. J’essaie de mettre 100 euros de côté chaque mois pour les vacances ou pour le cas où je tombe malade. Ou un de mes fils. » Malade, il l’est déjà. Cirrhose du foie. Pas étonnant, quand on sait qu’il buvait « 5 litres de pastis par jour » à une époque, « plus de 10 litres de vin » à une autre : « C’est à cause de l’alcool que je suis à la rue. Vu la lourdeur du travail dans les restaurants où je travaillais, je me suis mis à boire. Un peu. Puis beaucoup. Ma femme n’en pouvait plus. »

Pour l’instant, il loge, avec un ami (« C’est très important d’être à deux pour la sécurité, dans la rue »), chez un particulier, qui les accueille depuis quelques jours dans son appartement (« On a la télévision le soir et il fait chaud. On veut lui donner de l’argent mais il refuse »). Mais c’est temporaire : « De toutes façons, on n’est pas chez nous. Chez nous, c’est la rue. On s’y sent bien car on n’est jamais seul. Il y a toujours des contacts. Avec mes 736 euros, je ne saurais quand même pas trouver un logement. Parfois, je mendie pour boucler le mois. Ce que j’aime, c’est les gens qui s’arrêtent pour discuter quelques minutes. Un bonjour ne coûte rien. Mais le mépris coûte beaucoup… »

« On a des problèmes toute l’année »

Chaque jour, été comme hiver, Jean commence par un café. « Au bistrot, comme ça on peut écouter les informations à la radio. » Ce besoin de s’informer revient souvent dans la conversation : « Mais ça nous énerve que l’on parle de nous seulement une fois par an, en hiver. On a des problèmes toute l’année. Il ne faut pas croire que c’est mieux en été. Le manque de lits, il est aussi présent en été qu’en hiver. Et trouver des restaurants sociaux pas trop loin est aussi un problème qui dure toute l’année. »

Pierre Van Ackere, jusque là taiseux, raconte son parcours : « J’ai été à l’école jusque mes 16 ans. J’ai commencé à travailler à l’exposition universelle de 1958, comme cuisinier. J’ai dû faire mon service militaire. Puis j’ai enchaîné les petits boulots. »

Comme Jean, il a été marié. Mais il ne veut plus en parler. Comme Jean, il a travaillé dans des prestigieux restaurants. De son « arrivée » dans la rue, il dira juste : « Après mon divorce, j’ai tout laissé tomber, tout abandonné. Je me suis laissé complètement aller. Puis, un matin, je me suis dit “stop”. Et là, je me suis ressaisi. J’ai contacté des associations, des avocats. Et maintenant je touche une pension et j’ai un petit appartement. Mais je n’aime pas rester enfermé, j’ai besoin de voir du monde »

« C’est à nous, SDF, de se bouger »

Pierre n’a plus le courage, vu son âge, de se battre, ni de se retrouver dans la rue (« si cela m’arrive maintenant, je suis mort »). On sent son angoisse. Jean, lui, réagit en étant très actif dans plusieurs associations. Son timing est d’ailleurs serré. Il doit aller parler à des journalistes de la RTBf après. Mais il se réjouit d’être occupé : « J’enchaîne les réunions. Pendant ce temps-là, je ne bois pas et je suis au chaud. C’est à nous, SDF, de se bouger. On ne peut pas compter sur les politiciens. Tout ce qu’on nous propose, ce sont des homes ou des lits dans des casernes. Mais moi, je n’y vais plus. On attrape des poux de corps et il y a beaucoup de maladies. Mais ça, évidemment, on n’en parle pas. »

Il est temps de se quitter. Le rendez-vous est pris pour après le 30 mars, date d’échéance du Plan hiver. Quand ce plan d’aide urgente aux SDF sera fini, le nombre de lits diminuera, ce qui repoussera massivement les gens dans la rue, froid ou pas froid. Donc, quand les médias auront oublié les SDF. Jusqu’à l’hiver suivant.

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