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15 novembre 2011 15:50 | Il y a : 190  jour(s)
| Thème: International, Congo

Congo :: Vers une réélection de Kabila ?

Ce 28 novembre, les Congolais sont invités à se rendre aux urnes. Des élections cruciales, pour lesquelles se présentent 11 candidats à la présidence, et 18 386 au Parlement. Nous avons interrogé Tony Busselen, spécialiste du Congo, sur le processus électoral en cours.

Danny Claes

La campagne électorale bat son plein au Congo, avant les éléctions du

28 novembre prochain. Ici, un meeting du président sortant, Joseph Kabila, à Bukavu, ce 7 novembre. (Photos Mediacongo.net)

Les élections se tiendront-elles à la date prévue ?

Tony Busselen. À cet effet, le gouvernement n’épargne aucun effort. Une commission électorale a été mise sur pied, comprenant également des représentants des partis de l’opposition parlementaire. Cette commission réalise un travail de titan. Elle a réussi à boucler les listes électorales fin juillet. En outre, on compte 7 millions d’électeurs supplémentaires par rapport à 2006. Les efforts financiers pour un déroulement dans les règles sont énormes. Alors que les élections de 2006 avaient été en majeure partie financées et organisées par l’Occident, il en va maintenant tout autrement. Les États-Unis contribuent pour 11 millions de dollars ; l’Union européenne, pour environ 46. Les pouvoirs publics congolais, eux, mettent 210 millions sur la table : 77 % des frais des prochaines élections sont donc supportés par le gouvernement.

Pourquoi un tel effort de la part du gouvernement ?

Tony Busselen. Colette Braeckman, journaliste au Soir et spécialiste du Congo, a remarqué à juste titre qu’il apparaît que « le Congo s'approprie de plus en plus cet exercice démocratique avec l’aide de ses nouveaux partenaires (Chine, Russie, Afrique du Sud), alors que les partenaires traditionnels sont restés quelque peu en retrait ».

Une entreprise allemande qui avait obtenu la commande de fabrication des urnes électorales a fait savoir qu’elle ne pourrait pas livrer celles-ci dans les délais. Cette commande a alors été transférée à la Chine. Le patron de la Monusco (l’unité des Casques bleus) ayant insinué que la Monusco ne pourrait plus assurer tout le transport, la Russie a promptement promis la mise à disposition de 50 hélicoptères avec leurs pilotes. Et c’est l’Afrique du Sud qui produit les bulletins...

Depuis que la campagne a débuté, le 28 octobre, on a assisté à des manifestations de violence, tant de la part du camp de Kabila que de celui de l’opposition.

Tony Busselen. Il existe des perturbateurs dans le camp présidentiel qui ne se sont apparemment jamais détachés de leur passé mobutiste. Lorsqu’on entend quelqu’un comme Kyungu, le leader de l’UNAFEC, un parti qui appartient à la majorité présidentielle, proférer des phrases telles que « Je ne veux que des vrais Katangais comme candidats », il tient un langage qui, dans le passé, a mené le Katanga à la violence ethnique et à des massacres entre Congolais. En fait, le programme de Kabila défend le contraire : l’unité du Congo. Kyungu s’est d’ailleurs fait critiquer ouvertement par d’autres membres de sa même majorité présidentielle. 

Quant à Tshisekedi, il joue aussi pleinement sur ce type de langage. Tout comme Bemba en 2006, il se fait appeler systématiquement « fils du pays », comme si les autres candidats ne l’étaient pas. Il a d’ailleurs rétorqué à Kyungu qu’il n’était en fait pas un vrai Congolais, mais un Portugais. C’est cette sorte de surenchère raciste teintée de nationalisme qui crée cette atmosphère de violence. Cela n’a rien à voir avec une éventuelle déficience dans l’organisation ou la préparation des élections. 

Tshisekedi appelle ouvertement à la violence. Le 6 novembre, il s’est ouvertement autoproclamé président et, à ce « titre », il a lancé un ultimatum de 48 heures au pouvoir actuel, exigeant que celui-ci relâche immédiatement ses militants arrêtés durant la manifestation de septembre. « Si ce n’est pas le cas, a tonné Tshisekedi, je demande à ma base de forcer la porte des prisons pour libérer nos partisans. » Cette menace a, même au sein de l’UDPS, son propre parti, suscité la stupéfaction. 

Les élections semblent se profiler davantage comme une lutte pour le pouvoir qu’un combat aux vrais enjeux politiques. 

Tony Busselen. Pourtant, il s’agit véritablement de choix politiques. Le 8 octobre, Antoine Gizenga, président du Parti lumumbiste unifié (PALU), a appelé à voter pour Kabila, « parce qu’il est le seul candidat à la présidentielle appartenant au courant lumumbiste. En outre, Kabila présente un programme de gauche défendant l’unité et la souveraineté du peuple, ainsi que l’amélioration de la situation sociale. Il est aussi le seul des candidats à ne pas entretenir de contacts douteux avec l’étranger, alors que les grands ténors de droite ne dissimulent même pas leurs alliances avec les puissances étrangères. » 

La position de Kabila met l’accent sur les réalisations de la politique des 5 chantiers (c’est-à-dire les travaux d’infrastructure en vue du développement économique et de meilleures conditions de vie), la révision des contrats miniers, et la collaboration économique principalement avec la Chine, le Brésil, l’Afrique du Sud. C’est à cela, justement, que s’oppose le trio Tshisekedi-Kamerhe-Kengo. D’après eux, le résultat des 5 chantiers est négatif, la révision des chantiers miniers est un sacrilège, et le contrat avec la Chine doit être revu. Le salut, selon le trio, résultera du fait de miser sur les investissements en masse de l’Occident. Bref rappel. La différence entre ces deux positions est cruciale. Le 14 septembre, Joseph Kabila a, lors d’un discours, exprimé sa volonté d’inscrire la République démocratique du Congo dans la dynamique des pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). « Mon ambition est de travailler à l’avenir du Congo, pour que notre nation soit, d’ici 2030, un pays à forte croissance, accédant au statut de grande puissance. Ce but doit être atteint pour le 100e anniversaire de l’indépendance, en 2060. » Question orientation, ce choix est très clair. Les pays du BRICS prônent tous le rejet de la tutelle du FMI et de la Banque mondiale, ainsi que la mise en œuvre d’une politique propre, insufflée par le gouvernement national.

Joseph Kabila est président depuis 10 ans. Quel bilan peut-il présenter ?

Tony Busselen. En 2001, deux tiers du territoire congolais étaient occupés par les armées rwandaise et ougandaise, soutenues par les États-Unis et qui collaboraient avec le « mouvement congolais des rebelles », tirant principalement leur pouvoir du soutien des armées étrangères. La guerre a fait payer un très lourd tribut aux régions occupées. L’Occident a parfois sympathisé ouvertement avec ces agresseurs, refusant de reconnaître la souveraineté du Congo. Il a fait subir à Kabila de très importantes humiliations et imposé des concessions afin d’avoir davantage de prise sur le pays. Qui sait, par exemple, que, durant le processus de transition en vigueur de 2003 jusqu’aux élections de 2006, les mouvements rebelles et l’opposition, tous deux au pouvoir, disposaient d’un peu plus de trois fois plus de sièges au Parlement transitoire que le précédent gouvernement Kabila ? 

Par ailleurs, les mouvements rebelles étaient en grande partie issus de l’armée. Ce qui fait que, aujourd’hui encore, une partie des officiers et des soldats sont tout simplement des bandits en uniforme, et que des structures de pouvoir parallèle existent sein de l’armée. Cela implique, en conséquence, que le rétablissement d’un État de droit dans l’est du pays progresse lentement et péniblement. Quant à Kabila, on lui a mis de fameux bâtons dans les roues et infligé de nombreuses épreuves, mais il a cependant réussi à rétablir tant la paix que l’unification du pays. Ce qui est d’une importance vitale pour l’avenir de la nation.

Et au plan économique et social ? 

Tony Busselen. On constate de sérieuses réalisations vraiment très appréciables. Un effort impressionnant e été fourni. Ce début reste en même temps très modeste et, au plan social, les résultats ne seront réellement tangibles que dans les prochaines années.

Exemple : en 2006, il n’y avait plus que 7 000 km de routes utilisables. En 2010, elles ont augmenté de 6 000 km, soit presque le double. Il s’agit donc d’un travail réellement considérable. En même temps, cet effort est loin d’être suffisant pour un pays aussi vaste que le Congo, qui nécessite au minimum 150 000 km de voies routières. Même chose en ce qui concerne les rentrées de l’État : en 2006, le gouvernement congolais disposait de 850 millions de dollars de revenu propre. En 2010, de 3,5 milliards. En trois ans, le chiffre a donc été multiplié par quatre, ce qui constitue une forte amélioration dans la capacité de l’administration à lever des impôts. Cependant, ces 3,5 milliards de dollars constituent un budget dérisoire : avec ce montant, Kinshasa dispose de 51 dollars annuels par habitant. Et, avec cette somme, on doit tout faire : payer les fonctionnaires, l’armée, la police, la justice, l’infrastructure, l’enseignement, la santé et tout le reste…

2000 écoles primaires et secondaires ont été construites, mais il y a 22 millions d’enfants en âge de scolarité pour seulement 40 000 écoles qui sont, pour la plupart, dans un état avancé de délabrement.

Lorsque j’habitais à Kinshasa en 2006, les enseignants gagnaient en général 50 dollars par mois. Aujourd’hui, leur salaire oscille entre 70 et 90 dollars. Les médecins, eux, ont vu leurs émoluments passer de 200 dollars mensuels à 600. Les juges, de 300 dollars à 700. 

Êtes-vous optimiste quant à ces élections imminentes ?

Tony Busselen. Tout dépendra du déroulement du scrutin et de son résultat. Historiquement, le Congo a connu trois siècles de trafic d’esclaves, suivis d’un siècle de colonialisme, puis de 40 ans de dictature néocoloniale mobutiste. Cet héritage d’oppression pèse très lourd sur le peuple. Les révolutionnaires comme Lumumba, Mulele en Laurent-Désiré Kabila ont entamé le combat et ont certes connu des succès. Mais ils ont été  éjectés ou assassinés d’une manière brutale. Cela a à voir avec le fait que, par sa position stratégique, le Congo a toujours suscité l’appétit des grandes puissances qui, par conséquent, n’ont jamais toléré la moindre velléité de révolution. En plus, les Congolais n’ont derrière eux que quelques décennies d’organisation et de lutte politiques. En 2001, Joseph Kabila opté pour la voie du pragmatisme et l’acceptation de compromis, tout en continuant à aller de l’avant quant aux points essentiels. Cette politique est difficilement condamnable même si, à court terme, peu de choses changent. La vraie question est si Kabila, à plus long terme, pourra obtenir une véritable cassure avec le passé, ou que, tôt ou tard, on fera en sorte qu’il s’enlise dans le marais hérité de la dictature néocoloniale. Mais je suis d’avis que, actuellement, aucun autre politicien congolais ne représente mieux cette cassure avec l’époque Mobutu que Kabila. Il y existe certes encore beaucoup de problèmes et d’injustice au Congo. Mais le peuple congolais sera le facteur décisif dans la construction d’un meilleur avenir. Et tout un chacun qui a de bons contacts avec des habitants congolais moyens pourra témoigner de leur volonté de saisir la moindre chance pour le développement de leur pays. Et chaque kilomètre aménagé, chaque école, chaque hôpital, chaque activité économique qui se crée constituent une telle chance.

Une version plus longue de cette interview figure sur le site www.intal.be 


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