L'avocat Ramiro Orjuela fait partie du Comité colombien de solidarité avec les prisonniers politiques. Il vient témoigner le 14 juin à Bruxelles sur invitation d'Arlac-intal. La responsable de l’événement, Ligia Uribe1, nous éclaire sur la situation en Colombie.
Qui sont réellement ces prisonniers politiques ?
Ligia Uribe. Nous pouvons estimer qu’environ 1 300 des prisonniers politiques en Colombie sont des guérilleros : ils se déclarent eux-mêmes membres des organisations armées, qui combattent le régime dictatorial en place. Les 6 000 restants sont des paysans, syndicalistes, femmes, étudiants ou Indiens, lesquels, comme les premiers, sont également accusés de terrorisme.
Pour quelles raisons des leaders sociaux sont-ils accusés de terrorisme ?
Ligia Uribe. Quand les paysans s’opposent aux activités d’une multinationale, leurs leaders sont accusés de graves délits et bien qu’ils soient libérés un ou deux ans plus tard, en sortant de prison, leur organisation s’est affaiblie. Multiplier les procès antiterroristes sert à terrifier la population pour qu’elle ne lutte pas et ne s’organise pas.
Que se passe-t-il dans les prisons colombiennes ?
Ligia Uribe. Les prisons colombiennes n’ont rien à envier à celles du film d’Alan Parker « Midnight Express ». Par exemple, dans celle de Valledupar sur la côte Atlantique, bien que la température soit de 40 °C, les prisonniers sont rationnés en eau. Par ailleurs, l’endroit où l’on y cuisine est le même que celui où se trouvent les WC ! Tout est organisé pour déshumaniser les détenus.
En Colombie, un pays deux fois plus grand que la France, les prisonniers politiques purgent leurs peines dans des endroits très éloignés du domicile de leur famille. Pauvres pour la plupart, les familles finissent par perdre tout contact avec le détenu. Si une mère détenue n’accepte pas de se séparer de son enfant, elle peut l’avoir avec elle dans la prison jusqu’à ce que l’enfant ait un certain âge. Dans ce cas, l’enfant n’a pas accès aux soins médicaux et on lui interdit d’être scolarisé.
Y a-t-il un lien entre l’évolution du conflit armé et l’origine géographique des prisonniers politiques ?
Ligia Uribe. Oui bien sûr. Un paysan qui vit dans une zone où il y a un certain appui à la guérilla est considéré comme un terroriste. Ce paysan peut être détenu arbitrairement ou encore kidnappé. Sur les routes, il y a des barrages de l’armée ou de paramilitaires qui peuvent le faire descendre du bus et l’assassiner sur le champ. Près d’une base importante de la guérilla, il y a une fosse commune avec plus de 2000 corps, tous des civils de la région. Pour empêcher tout éventuel soutien de la population envers la guérilla, l’armée massacre les civils.
L'ancien président Uribe a été remplacé par le président Santos : quelle est la responsabilité de celui-ci dans la répression ?
Ligia Uribe. Je vais vous donner l'exemple de ce qu’il s’est passé avec les jeunes de Soacha, près de la capitale. Cette histoire macabre a commencé en 2008, dans un quartier pauvre près de Bogotá. Quelqu’un propose un travail temporaire à quelques jeunes, lesquels voyagent dès lors heureux vers leur nouvel emploi qui se situe dans une autre région. Mais une fois arrivés sur place, ils sont assassinés froidement. Après trois semaines sans signe de vie, les familles inquiètes ont commencé à les chercher. Bravant les menaces, les familles, seules, ont éclairci ce qui était arrivé aux jeunes. Bien qu’il ait été démontré qu’ils avaient été froidement liquidés, le président Uribe a soutenu la thèse qu’ils étaient des guérilleros.
Pour chaque jeune assassiné, les « recruteurs » recevaient 400 euros, les soldats recevaient des jours de congés et les officiers étaient montés en grade et/ou recevaient de l’argent. Ceci a duré des années. Il y a 3 796 cas documentés et vérifiés. Le ministre de la Défense de l’époque était… Santos et il n’a pas démissionné lorsque le scandale éclata. En jargon militaire, un guérillero mort est un « positif ». Ces assassinats sont dès lors appelés les « faux positifs ».
1. Ligia Uribe est une Belge d’origine colombienne qui vit en Belgique depuis 20 ans. Elle a fondé Arlac, l’association de réfugiés d’Amérique latine et des Caraïbes, association qui est aujourd'hui la branche latino du mouvement intal.
Conférence ce mardi 14 juin à 19 h avec Ramiro Orjuela (Colombie)
Ramiro Orjuela est l’avocat du journaliste Joaquín Pérez Becerra et fait partie du Comité colombien de solidarité avec les prisonniers politiques.
Lieu : intal, 53 Chée de Haecht, 1210 Bruxelles
(arrêt de métro Botanique)