
Vincent Vieille, avocat : « Chez France Télécom, on ne connaît pas le nombre exact des suicides car il y en a encore. Le chiffre « officiel » est de 40, j’espère que l’on saura un jour le nombre exact. (Photo Ashley Rosex)
Vincent Vieille, avocat à Paris et ancien inspecteur du travail, était invité par Progress Lawyer Network, un réseau d’avocats progressistes, pour leur colloque sur le bien-être au travail. Avec son cabinet d’avocats, il défend des familles de victimes et des travailleurs qui attaquent leurs ex-employeurs. Nous l’avons rencontré après son passage au micro.
On a beaucoup parlé des suicides chez France Télécom, mais plus maintenant. Pourquoi ?
Vincent Vieille. On va en reparler beaucoup, quand le procès va avoir lieu. A mon avis on va en reparler beaucoup après 2012, car ça ne va pas être jugé tout de suite. Il n’y a pas encore de date. Mais on ne connaît pas le nombre exact des suicides car il y en a encore. Le chiffre « officiel » est de 40, j’espère que l’on saura un jour le nombre exact. Et ce n’est pas parce que cela ne fait plus la « une » des journaux que les problèmes ont disparu.
Quel est le point commun entre ces suicides ?
Vincent Vieille. Le point particulier est que le management à un haut niveau avait vraiment une intention de nuire. Un mépris pour les gens, une vision très dégradée de l’être humain au travail. A part les hauts cadres, tous les autres étaient des gens qu’il fallait faire souffrir. Les dirigeants considéraient qu’ils travailleraient mieux s’ils étaient sous pression.
Cette sorte de management est apparue après l’époque des entrepreneurs industriels, grands commis de l’État pour lequel leur mission était à la fois de faire marcher des entreprises, de mettre en œuvre des avancées technologiques, de créer de l’emploi, etc. au profit d’une vision totalement mercantiliste, à la recherche d’un profit le plus élevé pour quelques uns, les actionnaires et les hauts dirigeants.
Il y a dans toutes ces entreprises-là un déficit qui est intervenu de manière brutale dans la vision managériale. On est passé du modèle du chef d’entreprise catholique-social paternaliste à un modèle où le patron prend ses ordres du marché qui commande tout et qui doit satisfaire ses actionnaires exclusivement, quel que soit le prix à payer pour le personnel et l’environnement. Ce qui se passe au Japon, avec cette centrale nucléaire qui fait des dégâts, fait partie de cette même dérive folle de recherche de rentabilité à tous crins. On en sortira quand un ou deux de ces gens iront faire un petit tour en prison. Ils se rendront compte qu’on ne peut pas faire n’importe quoi. Le combat social est indispensable mais n’est pas suffisant pour empêcher les dérives du capitalisme financier. Ce que nous apportent les juges à l’heure actuelle est une capacité d’action qu’on n’a pas eu la possibilité de construire au niveau politique.
Hors France télécom, ou ça a été médiatisé, il y a beaucoup d’autres entreprises où les travailleurs se suicident…
Vincent Vieille. Potentiellement, dans toutes les entreprises. Le problème c’est soit la vision d’un manager fou, pervers et narcissique, mais c'est exceptionnel. La plupart du temps c’est la pression économique, les modes de management, la culture ambiante de l’entreprise qui fait qu’il y a du mépris vis-à-vis des gens qui travaillent. Lorsque Sarkozy parle de revaloriser le travail, il parle uniquement de l’aspect quantitatif du travail, pas sur ce qui tient à cœur aux gens : la qualité du travail bien fait.
Ce que fait le plus souffrir la gestion managériale, c’est le mépris du travail. Les suicides sont causés par cela. Parfois par un burn-out mais la cause première est le mépris, la non-reconnaissance de la qualité du travail. Et ça, il n’y a pas une entreprise qui y échappe. Ca ne va pas être forcément le dirigeant central, mais dans telle succursale, dans telle agence, dans telle chaine hiérarchique où on va avoir quelques cadres qui vont tout d’un coup se prendre la tête et se dire « je fais pas assez souffrir mes employés ». On a un dossier d’une responsable du personnel qui a été dézinguée par sa hiérarchie parce qu’elle n’était pas assez désagréable avec son personnel. C’est affligeant. Elle a faillit se suicider, heureusement qu’on a pris son dossier suffisamment tôt. C’est un cas extrême, mais si vous saviez toutes les entreprises que je peux vous citer, c’est affligeant.
Y a-t-il plus de suicides liés au travail actuellement qu’avant ?
Vincent Vieille. Oui, il y en a plus, incontestablement. Ceci dit, avant on ne les mesurait pas beaucoup. Mais c’est logique qu’il y en ait plus. J’ai parlé du changement de la culture de management. Ce n’est qu’un élément du problème. Un autre est la dématérialisation du travail. Vous faites un travail intellectuel, pas manuel. Par exemple, si vous travaillez manuellement et que vous fabriquez une chaise. Votre employeur vous dit « elle n’est pas assez réussie ». Vous l’emmenez chez vous et vous l’utilisez malgré tout. Vous faites votre article. Votre employeur vous dit « il est nul ». Vous faites quoi ? Vous le mettez à la corbeille.
Quand on organise le travail comme valeur centrale dans notre société, qu’on dit aux gens qu’ils n’ont pas le droit d’avoir une vie ailleurs, on brise toute leur vie. C’est le problème de la survalorisation du travail dans la vie des gens. Avant les gens continuaient à avoir une vie sociale par ailleurs, des possibilités de s’intéresser à d’autres choses. Le travail est devenu le seul espace de réalisation des individus.
Changement de culture de management, dématérialisation du travail, survalorisation du travail. Y a-t-il encore d’autres éléments ?
Vincent Vieille. Oui, la mondialisation, qui passe son temps à dire aux gens qu’il faut être compétitif, rentable, le culte de la performance et la recherche du profit à l’extrême, ça fait peser sur toute la chaine de production des contraintes qui vont se concentrer sur un maillon plus faible. Ça peut être le sous-traitant comme l’ingénieur qui s’est super investi dans son activité.
Si vous déstabilisez chez un individu les deux a priori de la perception que sont l’espace et le temps, vous déstabilisez énormément de choses. L’espace de travail a changé. Il n’y a plus d’espace fixe, les gens travaillent de chez eux, en open-space, n’ont plus de bureaux à eux, plus d’environnement de travail familier. Le temps de travail est encore plus flou. On travaille en flux tendu, dans l’immédiateté, on a des mails qui nous assaillent tous les jours, et on ne compte plus vos heures de travail. Or, le contrat de travail est matérialisé par le temps de travail et pas par le résultat du travail sinon ce n’est plus du temps de travail mais un contrat d’entreprise.
1. www.references.be, 17 mars