« Nous y allons par groupes de quatre équipes » explique Marc, militant syndical. « Ils font les présentations et ensuite expliquent à leur manière ce qu'est le Caterpillar Process System (CPS). Un mode de travail convivial qui vise à atteindre l'objectif, à satisfaire le client et tout ça sans se fatiguer ou travailler plus. » Le rêve, quoi.
Le concept de la formation est d'organiser plusieurs simulations de mise au travail sur une chaîne de production. Les travailleurs présents doivent monter et démonter des machines factices. Entre chaque « manche » de la simulation, il y a un briefing d'évaluation. Et là, le réveil est plutôt dur.
Au cours de la première manche, il faut, d'après les team leaders (les formateurs) monter 28 machines en une demi heure. « Les formateurs se défoncent pour que nous atteignions l'objectif » poursuit Marc. « Ils nous mettent la pression et nous crient même dessus. Malgré ça, nous montons 23 machines. Au cours de la deuxième manche ça se passe un peu mieux et nous produisons 25 machines. »
C'est la troisième manche la plus intéressante. « Les formateurs veulent absolument arriver à l'objectif de 14 machines en 15 minutes. Ils mettent la main à la pâte et aident à vider les pièces et à en apporter de nouvelles. Après les 15 minutes, nous sommes, selon eux, arrivés à 14 machines, soit 28 machines si on avait travaillé une demi heure. »
Cette troisième manche a été la plus intensive et semble avoir révélé une série de problèmes dans le processus de production proposé. « La qualité de la production devient un critère secondaire » continue Marc. « Contrairement à ce qui avait été dit au début sur la fatigue et la charge de travail, tous ceux qui voulaient jouer le jeu ont couru dans tous les sens pour arriver à cet objectif. »
Plus vite et moins cher
« Dans mon groupe, le premier problème au cours de la formation a porté sur l'horaire de travail » explique Roger, délégué syndical. « En principe nous travaillons de 6h42 à 14h42. Ici, sans nous demander notre avis, on nous fait travailler de 8h à 16h. Ils nous tannent pour que nous respections tous les règlements à la lettre et eux ne doivent pas s'y tenir! Ça peut sembler un détail mais en fait ce sont des méthodes pour obtenir de nous une certaine soumission. Ils nous ont aussi fait porter un nouveau t-shirt avec le logo de la formation. Dans mon groupe nous avons été beaucoup à refuser ces mesures. »
« Le formateur disait qu'il nous faudra du temps » explique Roger, « mais qu'il est nécessaire de changer de culture d'entreprise. La sécurité et la réduction des coûts devront être au centre des préoccupations de chaque travailleur. En fait, ils veulent que nous produisions plus vite à un coût inférieur. De cette manière, ils augmentent la part de richesse produite par chaque travailleur à l'avantage du patron. En effet, j'ai expliqué aux travailleurs que lorsque nous travaillons 8 heures à Caterpillar, ce que nous produisons en 2 heures suffit pour payer nos salaires et les investissements. Le reste est du bénéfice brut pour les actionnaires de Caterpillar. Le formateur n'a pas pu nier cette évidence. »
Autre réflexion : comment cet objectif de 28 machines en une demi-heure a-t-il été fixé ? Le formateur a expliqué aux groupes que la direction prend la demande des clients et la divise par le nombre d'heures de travail. Ce qui fait une machine toutes les 60 secondes. Et si la demande de machines augmente on diminue le temps de production d'une machine. Sans diminuer la qualité, essaie-t-on de faire croire aux gens.
Or nous sommes actuellement dans une crise de surproduction. « Avant la crise, la demande de machines de chantier toutes marques confondues était de 87.000 par an, dont 44.000 produites par Caterpillar » commente Roger. « Suite à la crise, la demande mondiale est tombée ». Donc avec ses capacités de production actuelles Caterpillar peut parfaitement satisfaire la demande mondiale. Pourquoi alors s'organiser pour pouvoir encore produire plus ?
Garantir les bénéfices avant tout
Le premier trimestre 2010 a montré une petite relance de la demande, surtout en Asie, et un résultat positif de 233 millions de dollars. Mais la direction déclare en même temps que cette reprise des commandes ne signifie pas pour autant que l'emploi s'améliorera à court terme. « Nous allons réagir très vite pour satisfaire le client au moindre coût » a déclaré le PDG Owens. « Il s'agira d'être les premiers et les meilleurs pour renforcer notre présence sur le marché. Tous les acteurs agiront de même, mais seulement les plus solides subsisteront. Nous avons bien sûr notre qualité et notre service aux clients, mais notre véritable atout c'est notre équipe CAT et le CPS. »
Un CPS qui permettra une intensification de la production dans les mois à venir. Crise ou pas crise, « Horizon 2020 » - le plan stratégique d'Owens - reste axé sur un chiffre d'affaires de 100 milliards de dollars en 2020 (le triple de celui du record en 2005). A moyen terme (2012/2015), Owens veut: « assurer le profit de nos actionnaires et continuer à payer des dividendes 'modestes mais exemplaires dans ces temps difficiles', en attendant le retour de la manne des profits à deux chiffres d'avant la crise.»
En 2009, l'engagement pour le profit de l'actionnariat a été obtenu par le licenciement de 19.000 emplois temps plein et 18.000 contractuels et temps partiels. En prévision de la reprise, Cat a embauché, au compte-gouttes, 2.000 personnes depuis janvier et met le paquet sur le CPS.
La crise de 2008 s'est déclenchée aux USA, par l'enrichissement sans bornes des groupes de financiers et elle s'est approfondie par la baisse de consommation à cause des licenciements et des baisses du revenu de millions de familles dans le monde. A la première lueur d'une reprise, on ré-applique sans broncher les mêmes méthodes. Miser tout sur des systèmes pour intensifier le travail, sur une précarité de l'emploi et sur une baisse de notre niveau de vie c'est jurer par des remèdes qui loin d'être durables ont manifestement fait leur temps.
Il faut des mesures qui partent de la solidarité des épaules les plus fortes avec les plus affaiblis, une politique qui taxe les fortunés et les groupes financiers. Une politique qui redistribue l'emploi pour jeunes et vieux, par une réduction sérieuse du temps de travail.