
Si la température de la Terre augmente de 4°C, nous devons nous attendre à plus de scènes de ce genre dans nos régions. Et nous sommes encore chanceux, car les pays du Sud subiront le réchauffement climatique de façon doublement violente. (Photo urje)
S’il restait encore des gens pour croire en l’intervention de la communauté internationale, la conférence climatique de Durban, la semaine dernière, a sans doute balayé les dernières illusions. Car qu’ont décidé là-bas ces grands diplomates et négociateurs ? L’intention de discuter encore une fois, en 2015 (!), d’un accord contraignant censé être appliqué en 2020 (!!!). De la sorte, il est d’ores et déjà impossible de limiter à 2°C le réchauffement de la planète pour 2100 (la hausse de toute dernière « sécurité »).
Wiebe Eekman, du groupe de travail du PTB sur l’environnement, s’arrache les cheveux face à tant d’incompétence, de mauvaise volonté et d’irresponsabilité. « Les scientifiques du panel climatique de l’ONU étaient pourtant clairs dans leur rapport de 2007 », rappelle-t-il. « Les rejets mondiaux de CO2 doivent commencer à baisser fortement au plus tard dès 2015. Pour 2020, l’émission doit avoir été ramenée à 20 % sous le niveau de 1990 et, en 2050, à 50 %. Aujourd’hui, nous en sommes à 30 % de rejets en plus qu’en 1990 ! Avec les réductions volontaires que chaque pays entend suivre séparément, nous n’y arriverons pas. »
Pire encore, nous fonçons vers une hausse de la température de l’ordre des 4°C. Pour nos régions, cela signifie plus de chaleur, plus de pluie, plus d’inondations, et des tempêtes plus violentes. Dans le Sud de l’Espagne, en Italie et en Grèce, ils peuvent sortir les chameaux de l’étable, car on y décèle déjà une désertification. Plus bas vers le sud, la misère est pire encore : sécheresse, inondations et récoltes gâchées. En outre, toute la forêt tropicale risque de disparaître, et la calotte glacière du Groenland subira des dégâts irréversibles.
Le climat n’a donc pas été sauvé, là-bas, à Durban, mais on s’est quand même donné un mal fou pour sauver autre chose : le commerce des émissions.
Pour se mettre les États-Unis dans la poche, il avait été décidé, à l’époque de la mise au point du protocole de Kyoto, d’introduire un système permettant aux entreprises l’achat et la vente des droits d’émission. Un système présentant de nombreuses échappatoires. Bien des entreprises reçoivent en effet ces droits gratuitement, alors qu’elles en répercutent les coûts sur leur clientèle. On accorde également beaucoup trop de ces droits, ce qui fait que les entreprises peuvent réaliser des bénéfices en vendant leurs droits excédentaires. Finalement, ce petit commerce des émissions a provoqué plus de rejet de gaz à effet de serre que jamais.
« Ici, on ne touche même pas à ce système, car c’est devenu un business brassant des milliards, dans lequel banques et spéculateurs ramassent de l’argent à la pelle, poursuit Wiebe Eekman. Les organisations environnementales à Durban ont trouvé une nouvelle expression qui résume bien la situation : “Si l’IPCC (le panel climatique de l’ONU) était une agence de notation, le climat serait déjà sauvé.” »
« À Durban, on a encore confirmé une fois le fonds climatique vert, précise Wiebe Eekman. L’an dernier, à Cancún, on avait déjà promis 100 milliards par an, mais pas qui allait payer, ni quand cet argent allait devoir être disponible. En outre, ces 100 milliards sont absolument insuffisants. »
« Finalement, comme à l’époque des conférences climatiques, il s’est agi d’une lutte de pouvoir des États-Unis, de l’Australie, du Canada, du Japon et de l’Europe contre le reste du monde. Les États-Unis voulaient surtout se débarrasser de la responsabilité historique qu’ils ont en tant que riche pays capitaliste dans les rejets de gaz à effet de serre. Tous les autres pays occidentaux leur ont emboîté le pas. »
Les pays occidentaux se sont dissimulés derrière la Chine qui, l’an dernier, a tout juste dépassé les États-Unis comme première émettrice de CO2. « Mais il y a six fois plus d’habitants en Chine qu’aux États-Unis, observe Eekman. Par habitant, la Chine rejette beaucoup moins que les États-Unis. Et n’oubliez pas non plus qu’actuellement, la Chine est l’usine du monde. Déduisez de ses rejets les émissions concernant les produits qui sont acheminés vers les États-Unis et l’Europe, et ajoutez-les aux émissions des pays destinataires, et la différence sera colossale. »
Le résultat du sommet climatique de l’an dernier à Cancún a été présenté par une partie du mouvement environnemental comme une petite victoire, parce que le « processus de négociation avait été sauvé ». « Erreur, riposte Wiebe Eekman, car les principes du commerce des émissions et autres mécanismes conformes au marché qui ont été proposés à Copenhague ont été officiellement décidés à Cancún. C’était encore plus grave, donc. Aujourd’hui aussi, certains parlent d’un pas en avant. Les négociations ne sont pas encore dans une impasse. Non, c’est vrai, mais elles ont pris bien trop de retard et elles souffrent d’une motivation capitaliste malsaine. »
« Les négociations sont une lutte de pouvoir, conclut Eekman. Le climat est utilisé comme alibi pour déplacer les problèmes de la crise capitaliste vers les pays du Sud. Avec cette logique, on n’obtiendra jamais un accord “honnête, ambitieux et contraignant”. Pas aujourd’hui, ni en 2012, 2014 ou 2015. Jamais, en fait ! Un accord scelle tout simplement les rapports de forces existants. Le mouvement climatique doit contribuer à modifier ces rapports de forces. Nous devons lutter pour une réduction réelle des émissions dans notre propre pays. Pour l’application de normes sévères émanant des autorités. Car, autrement, il n’y aura d’accord signé que si les réductions d’émissions sont atteintes ou s’il s’avère qu’elles sont aisément réalisables. »
Journée d’étude « Pour la justice sociale et le climat », le 17 décembre, au Renfort, rue du Comte de Flandre 25, 1080 Molenbeek. Plus de renseignements : wiebe.eekman@telenet.be ou 0477 89 21 89.
La question du climat et la lutte sociale
Wiebe Eekman : « Il y a six mois, les gourous capitalistes prédisaient encore le “green deal”, le capitalisme vert qui allait tout résoudre. Depuis la crise des banques, on n’en entend même plus parler. Le “capitalisme vert” a désormais prouvé qu’écologiquement, il ne représentait que dalle. Pour limiter la dégénérescence climatique, nous devons, en Belgique et en Europe, réduire de moitié les rejets de gaz à effet de serre au cours des dix années à venir et, au cours de la prochaine génération, les ramener à néant. Cela exige de repenser complètement nos infrastructures industrielles et l’ensemble de l’aménagement de notre espace territorial. Aucun actionnaire ne décidera cela volontairement, et les autorités ne s’y plieront que si la lutte sociale les y oblige. La lutte climatique doit donc devenir un point de lutte syndicale permanent, car elle est devenue aussi urgente que le combat social, et il serait souhaitable que les deux fusionnent. Une transformation socialement juste et écologiquement correcte ne pourra coïncider qu’avec un apport militant des travailleurs. »