Il y a deux manières de voir cette grève générale du 30 janvier. Tout dépend d’où on la regarde. Il y a ceux qui l’avaient déjà vu et jugé avant qu’elle ait lieu. Cette grève serait « impopulaire » et « inutile ». Et puis, il y a ceux qui l’ont vécue sur le terrain.
Patrons, ministres, experts, pseudo-sondages par Internet, ils s’y sont tous mis durant des jours : « cette grève est impopulaire », ont-ils décrété depuis la twittosphère et les studios de télé. Même Bart Wever, pourtant dans l’opposition, a clamé que cette grève n’aurait aucun soutien de la population et que toutes les voies du port d’Anvers devraient être ouvertes. De force si nécessaire.
Les deux pieds sur terre, il y a ceux qui l’ont regardé d’en bas, cette grève. Ceux qui vivent dans leur chair les mesures gouvernementales : ces taxes qui minent le pouvoir d’achat, ces menaces sur l’index, ces carrières allongées, ces emplois précarisés. Et qu’ont-ils vu ? La plus grande grève générale depuis celle du 26 novembre 1993 contre le plan global. Des trains, des trams et bus à l’arrêt. Mais aussi les ports – celui d’Anvers en tête – et une grande partie des aéroports. Une grève des grandes usines de la métallurgie et de la chimie jusqu’à pas mal de grands magasins et d’écoles. En Wallonie, à Bruxelles, mais aussi largement en Flandre. Et des arrêts de travail dans des moyennes entreprises dont les travailleurs ont pu débrayer malgré les intimidations patronales. Où étaient les millions de travailleurs qui voulaient travailler ? Pas sur les routes en tout cas, qui étaient aussi fréquentées que lors d’une journée de vacances.
Oui, une grande force s’est dégagée de cette journée, celle du monde du travail organisé et déterminé, qui a mis le pays à l’arrêt. Car comme disent les Grecs, « quand les travailleurs ne sont pas là, l’usine ne tourne pas ».
« La grève est inutile, les syndicats sont dépassés », a chanté en cœur cette élite économique et politique qui veut garder la main sur les destins des peuples. Et qui veut imposer des pactes budgétaires d’austérité dans des salons feutrés de l’Union européenne à Bruxelles, encadrés par des escortes militaires.
Ceux-là nous ont demandé de regarder l’avenir avec la couleur noire de l’austérité, en agitant la lumière blanche du « bout du tunnel ». Des organisations patronales comme le VOKA sont venus provoquer des syndicalistes qui préparaient la grève. Une gigantesque campagne – surtout au nord du pays – a été déclenchée contre les syndicats comme organisations de lutte. Pour essayer de les museler.
Et qu’ont vu ceux qui sont sur le terrain ? Les belles couleurs multicolores de la résistance. La campagne de haine antisyndicale est revenue comme un boomerang dans la figure de ceux qui l’avaient lancé. Le patronat a fait face à un front commun soudé, malgré les élections sociales. Beaucoup de délégués se sont plongés dans la bataille et ont engagé le débat pour convaincre leurs collègues. Avec des assemblées, avec des informations, avec des milliers de discussions pour expliquer le sens de la mobilisation. Et ce lundi, une nouvelle génération de syndicalistes est apparue au grand jour aux piquets. Utilisant aussi le levier de la grève générale pour développer de nouveaux rapports de forces dans l’entreprise même. Pour obtenir des contrats à durée indéterminée et à temps plein – là où règne le partiel et le temporaire –, pour arrêter une restructuration ou simplement freiner le stress au travail.
Ceux d’en haut n’ont pas gagné ce match. Comme ils n’ont pas gagné le match de l’austérité. Sûrs d’eux, arrogants même, ils ont dit, avant la grève, qu’ils appliqueraient leur programme comme si rien n’était, qu’il fallait se résigner. Ils ont promis de casser la grève à coups d’astreintes.
Mais aujourd’hui, des centaines de milliers de gens ont décidé ne pas laisser quelques-uns décider de leur sort à leur place. Ils se sont emparés du débat sur le budget, sur leur pouvoir d’achat, sur l’avenir de leurs vieux jours, mais aussi de celui de leurs enfants. Ils ont pris confiance dans leur force. Et ils savent que la grève de lundi ne peut pas être la dernière. Car un jour ne suffira pas pour faire changer de cap le gouvernement. Et que d’autres restrictions et attaques s’annoncent dès le mois de février : contre l’index, contre la sécurité sociale.
Et que voit-on ? La peur commence à se lire dans les yeux. Les partis au gouvernement se chamaillent pour savoir si et quand ils décideront d’un saut d’index. Les patrons veulent vite retourner à la table des négociations pour discuter de points et de virgules. Bien sûr, ils essaient de calmer le jeu, de manœuvrer, de parler de timing et de reprise du dialogue, sans remettre le fond en cause. Mais ils commencent à perdre leur assurance.
Bien sûr, après ce lundi de grève générale, il ne faut pas rendre les couleurs plus belles qu’elles ne le sont. Beaucoup de travail nous attend. Pour informer et conscientiser. Pour mieux définir encore les revendications de ce mouvement. Pour avoir un calendrier crescendo d’actions. Mais la peur commence à changer de camp. Les yeux ouverts de la grève générale du 30 janvier peuvent être teintés d’optimisme.
Et comme le dit Peter Mertens, président du PTB : « N’ayez pas peur des temps qui viennent. N’ayez pas peur de cette fausse symphonie médiatique et de ces bombements de torse des patrons, car, derrière leurs bruyantes gesticulations se cache la peur qu’ils ont de voir le peuple résister. Ayez confiance en vous-mêmes, en vos collègues de travail, en vos amis et vos proches. Informez-vous, serrez les rangs, organisez-vous, faites compter la force du nombre.
Nous avons besoin de vous, en tant que PTB, nous avons besoin de toutes vos qualités. Nous avons besoin de gens à l’avant-plan comme à l’arrière. Chez nous, chaque membre est apprécié, chaque camarade a un triple A. Et vous, vous avez besoin du parti, comme épine dorsale, pour vous informer, pour travailler ensemble et ne pas vous retrouver tout seuls, pour réaliser une société juste, socialiste, où les gens pourront bénéficier à nouveau de la vie en société, les uns des autres, de leur emploi, de la nature, des fruits de leur travail… » (Réception de Nouvel An du PTB Anvers)
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