
Le 29 septembre dernier, ils étaient 100 000 dans les rues de Bruxelles pour dire non aux mesures d’austérité imposées par l’Union européenne. Le 21 juin, c’est au tour de Luxembourg. (Photo Solidaire, Salim Hellalet)
Que pensez-vous de l’europacte et de ses répercutions pour le Luxembourg ?

Ali Ruckert. Ce pacte va causer plus de problèmes aux travailleurs car il va dans la direction de l’abolition de l’indexation des salaires et des pensions. Deuxième chose : il y aura une réforme des pensions, un nivellement des pensions par le bas et les gens vont devoir travailler plus longtemps. Les futurs pensionnés, s’ils veulent toucher les mêmes allocations que les pensionnés d’aujourd’hui, devront travailler pendant quatre années de plus. S’ils travaillent, et donc cotisent, durant 40 ans, ils perdront 15 % de leur pension. Ce système sera d’application en 2013. Ce sont les deux choses qui nous préoccupent le plus, mais il y en a d’autres.
L’index est quelque chose que nous avons en commun, Belges et Luxembourgeois. Pourquoi est-il important de défendre ce mécanisme ?
Ali Ruckert. Le parti social-chrétien et le parti socialiste, qui forment le gouvernement, ont décidé en juin 2006 une manipulation de l’index qui a duré jusqu’au 31 décembre 2009. Quand il y avait une tranche indiciaire qui devait tomber à cause de l’inflation, elle a été reculée de plusieurs mois. Par cette méthode, tous les travailleurs salariés au Luxembourg ont perdu, entre 2006 et 2009, plus qu’un demi-salaire mensuel. Deuxième chose que le gouvernement a décidé : pour 2011, reculer le payement de la tranche indiciaire. Il y en a eu une qui est tombée le 1er mai qui sera payée seulement le 1er octobre 2011. C’est une décision du Parlement et, malheureusement, les directions des syndicats qui sont dans la tripartite (négociations entre gouvernement, patronat et syndicats, NdlR) étaient d’accord avec cette mesure. Tous les travailleurs perdent 2,5 % d’augmentation de salaire par mois. Ça veut dire, entre mai et octobre, 12,5 % de salaire mensuel. Ce qui a pour conséquence, comme l’inflation monte pour atteindre aujourd’hui plus de 3 %, que les travailleurs perdent beaucoup de pouvoir d’achat. Cela a donc des conséquences sur le niveau de vie des gens.
C’est pour cela que le KPL, qui avait entamé en 2006 une campagne contre la manipulation de l’index, continue de s’inquiéter car le mécanisme est plus que jamais en danger. Pas plus tard qu’hier (jeudi 9 juin, NdlR) le président de la Banque centrale du Luxembourg, Yves Mersch, a réitéré sa demande pour abolir l’index. On se dirige vers cela.
La Banque centrale du Luxembourg remet aussi en cause l’âge de la retraite ?
Ali Ruckert. Oui. Mais, officiellement, le gouvernement a dit que l’âge n’allait pas changer. C’est actuellement à 65 ans qu’un travailleur peut prendre sa pension. Mais, comme je le disais avant, si les gens veulent toucher autant d’argent, ils devront travailler plus longtemps. C’est donc une augmentation indirecte de l’âge de la retraite, sans que la loi ne soit changée.
Pouvez-vous expliquer quelques points du paquet de rigueur que le gouvernement veut imposer, tel que la « Mammerent » ?
Ali Ruckert. La Mammerent est une invention du parti social-chrétien qui est ancré surtout dans le nord du pays et beaucoup de femmes votent pour ce parti. Donc, il voulait introduire une mesure pour les mères de famille qui n’avaient pas travaillé. Chaque mois, elles reçoivent une certaine somme. Ça existe depuis une demi-douzaine d’années, pas plus. Cette somme est payée à partir de l’âge de 60 ans. A partir du 1er janvier 2011, cette compensation est payée à 65 ans.
Et l’impôt de solidarité qui passe de 2,5 à 4 % ?
Ali Ruckert. C ‘est un impôt qui a été introduit dans les années 70, quand le chômage a commencé a augmenter au Luxembourg. Tous les travailleurs doivent verser une partie de leur salaire au fonds de solidarité. Le gouvernement l’a, à partir du 1er janvier 2011, augmenté à 4 %.
Vous parlez aussi de nouvelles détériorations dans les secteurs de la santé et des pensions.
Ali Ruckert. Beaucoup de choses se sont passées depuis le 1er janvier 2011 dans les soins de santé. Tout cela est regroupé dans le plan d’austérité du gouvernement. Avant, les patients devaient payer 10 % de la facture de consultation, le reste étant payé par la sécurité sociale. C’est passé à 12 %.
Même chose pour les visites chez le dentiste, où l’on payait 5 %, on l’a augmenté à 12 %. En ce qui concerne les séjours à l’hôpital, à partir du 1er janvier, c’est passé à 19,44 euros, ce qui fait une augmentation de 6,48 euros. Autre exemple, les cures de santé à la station thermale de Mondorff, gérée par la sécurité sociale. Jusqu’à présent, c’était de 133 euros pour une cure de trois semaines, le reste étant à charge de la sécurité sociale. Maintenant, c’est 266 euros. L’augmentation des prix touche aussi les tarifs des médicaments.
Le KPL veut généraliser le tiers payant. Quand le patient va chez le médecin, celui-ci envoie directement la facture à la sécurité sociale et le patient ne paye pas. Nous revendiquons la gratuité de la médecine pour les travailleurs. Médicaments compris.
Quand on parle du Luxembourg, ici, on pense à « paradis fiscal », « richesse ». Qu’en est-il vraiment ?
Ali Ruckert. Suite à la crise, le chômage, quasiment inexistant ici dans les années 70 ou 80, touche maintenant plus de 6 %, selon les chiffres officiels. Mais ce chiffre est en fait beaucoup plus grand car une grande partie des travailleurs frontaliers, qui viennent de Belgique et de France, et qui ont perdu leur emploi, ne sont pas comptés. Ils sont, depuis 2009, rentrés dans leur pays et inexistants dans les statistiques. Beaucoup de gens ici sont si désespérés qu’ils ne cherchent même plus de travail.
Une des suites de cette crise est que le nombre de pauvres au Luxembourg a augmenté rapidement. D’après les statistiques officielles du bureau Statec et de l’ONG catholique Caritas, 14 % de la population luxembourgeoise est à la limite du seuil de pauvreté ou sous ce seuil. Il y a quelques années, ce taux était de 5 %, pas plus.
Autre conséquence de la crise, la création d’emplois au Luxembourg est beaucoup plus lente qu’il y a quelques années. Et ces emplois sont des emplois précaires, où les travailleurs touchent seulement le salaire minimum ou ne travaillent plus 40 heures par semaine, mais à mi-temps ou même à quart temps. Ce sont des working-poor, ils travaillent mais ils sont pauvres.
Dans beaucoup de pays européens, on présente le modèle ultra-libéral allemand comme tant la voie à suivre. Est-ce la même chose au Luxembourg?
Ali Ruckert. Ce modèle allemand est orienté vers l’exportation. L’Allemagne y gagne avec la crise. Ce sont les économies des autres pays qui trinquent. Au Luxembourg, une très grande partie de la production va à l’exportation. Mais ces exportations, à part vers l’Allemagne, ont chuté suite à la crise. Les grandes entreprises sont en difficulté, il y a donc un recul de la production, par exemple dans l’industrie sidérurgique. Et le démontage d’emplois continue. Le même problème se pose sur la place financière où, sur une année, entre 2010 et 2011, plus de 1500 emplois ont été perdus. Un certain nombre de banques, dont des banques allemandes, ont fusionné et ont quitté le Luxembourg.
En parlant de banques, l’État belge a sauvé les banques en injectant des milliards de fonds publics. La même chose s’est-elle passée au Luxembourg?
Ali Ruckert. Nous avons été concernés aussi car nous avons les mêmes banques que la Belgique : le groupe Dexia et BNP Paribas. Dans ces deux cas, l’État est intervenu, non pas en donnant de l’argent mais en donnant des garanties à ces banques. Pour pouvoir donner des garanties, il faut avoir de l’argent, bien sûr. Cela pèse donc sur le budget de l’État.
Comme les mesures d’austérité sont imposées par l’Union européenne, la réaction doit dépasser le cadre national. On l’a vu lors de l’action de quatre partis communistes (dont le PTB et le KPL) contre les effets de la libéralisation de la poste, par exemple.
Ali Ruckert. Dans le cadre actuel, il est absolument nécessaire que les salariés s’unissent au-delà des frontières. La crise a seulement augmenté l’austérité, mais cette dernière existait déjà avant. Et, pour contrer cela, l’unité concerne les syndicats, mais aussi les partis politiques. Il est plus que jamais important que les partis communistes travaillent ensemble.
En ce qui concerne ce que j’appelle « notre grande région », nous collaborons avec le PTB, avec le nouveau parti communiste néerlandais et le parti communiste allemand. Cette collaboration a déjà donné des fruits très concrets. Nous avons déjà mené des actions communes dans le secteur automobile, dans le secteur de la sidérurgie et, il y a quelques mois, dans le secteur postal. On a remarqué que les conditions étaient partout les mêmes pour les salariés de la poste. Que les entreprises postales allaient toutes dans la même direction: libéralisation dictée par l’Union européenne, conditions de travail dégradées et changement des statuts des postiers. Par exemple, ici au Luxembourg, il existe un statut public pour les salariés de la poste. Le gouvernement veut changer cela et, à partir du 15 mai dernier, en ce qui concerne les facteurs, ceux qui sont embauchés ne le sont on plus sous statut public, mais sous statut privé. On a remarqué que, dans nos pays limitrophes, c’était sensiblement la même chose. Ce qui rend nécessaire que les partis s’unissent, travaillent ensemble et agissent non seulement sur les moyens de sauver la poste comme service public, mais aussi pour développer des alternatives.
Mais, outre ce secteur, il y en a beaucoup d’autres où nous devons travailler ensemble car généralement les problèmes sont les mêmes. Comme l’indexation des salaires, les pensions, etc., la politique de l’Union européenne est faite dans l’intérêt du grand capital et du grand capital financier, les problèmes se posent pour tous les pays de l’Union. Et, comme nous, nous sommes géographiquement très liés, il est normal de développer de plus en plus une politique commune entre partis communistes.
Lors de l’action commune contre la libéralisation de la poste et de ses effets, nous avons remarqué que les exemples de Belgique et des Pays-Bas ont intéressé les salariés de la poste de chez nous. Ils ont vu que les conditions de travail, et les problèmes qui vont avec, étaient les mêmes et ils ont été convaincus de la nécessaire collaboration et de la solidarité entre travailleurs du même secteur, mais pas du même pays. Les syndicats et, surtout, nos partis ont permis cela. Des postiers, après cette action, ont pris leur carte au KPL et se présenteront aux élections communales d’octobre prochain. C’est un très grand succès.
Si vous deviez convaincre les citoyens d’autres pays de venir manifester le 21 juin à Luxembourg, comment feriez-vous ?
Ali Ruckert. Si les salariés des pays de l’Union européenne et, plus spécialement, de nos pays limitrophes, ne disent pas haut et fort qu’ils ne sont pas d’accord avec la politique d’austérité menée dans tous les pays de l’Union, alors le démontage de leurs acquis sociaux se fera encore beaucoup plus vite que ce que l’on a déjà subi jusqu’à maintenant. Le pouvoir d’achat sera en chute libre, le temps de travail sera augmenté, les conditions de vie vont se dégrader encore plus. Une grande partie de la population va perdre son emploi et être dans la précarité.
Il est donc absolument nécessaire de faire contre-poids à cette politique. La manifestation n’est pas tout, mais c’est l’occasion de s’exprimer massivement contre les politiques d’austérité.
Le Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek
Le KPL a son quotidien. Ce qui est déjà particulier dans le paysage médiatique. Ali Ruckert nous le présente : « La plus grande partie du journal est écrite en allemand. Une partie est en français. C’est un quotidien communiste depuis 1945. Une seule parenthèse : en 1954, pendant la guerre froide, le parti n’avait plus d’argent et, pendant neuf mois, le journal est devenu hebdomadaire. Il est redevenu quotidien depuis lors.
C’est le seul journal de gauche au Luxembourg. Dans nos abonnés et ceux qui l’achètent en librairie, il y a des syndicalistes, des socialistes. Si le parti devait financer seul ce journal, il ne pourrait pas le sortir. Le journal s’autofinance par les abonnements, par les annonces privées, par les annonces des administrations communales et l’aide à la presse de l’Etat.
Le tirage est de 8000 exemplaires, ce qui en fait le troisième quotidien du pays. Deux tiers des lecteurs sont des abonnés. »
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