Loading
3 février 2010 13:08 | Il y a : 2  an(s)
| Thème: Dossier crise, Société, Belgique, Belgique

Interview :: « La crise est une bonne affaire (pour les passionnés du marché) »

Le PDG de Bekaert, Bert Degraeve, a fermé deux usines et est devenu manager de l’année. AB InBev, DHL, Janssens Farmaceutica, Hewlett Packard font des montagnes de bénéfices mais veulent licencier du personnel… « On n’entendra jamais un capitaliste dire : j’ai fait assez de bénéfices », réagit, peu étonné, Jo Cottenier, du service d’étude du PTB. Il est temps d’avoir un regard marxiste sur le énième volet de la crise économique.

Ruben Ramboer et Thomas Blommaert

Le bloc Opel lors de la manif pour l’emploi vendredi passé. « Si les autorités flamandes ont un demi-milliard d’euros de côté pour Opel Anvers, elles peuvent mieux décider elles-mêmes de l’emploi de cet argent. » (Photo Solidair, Salim Hellalet)

Une drague en action. Jo Cottenier à propos du spécialiste du dragage Jan De Nul, l’un des hommes les plus riches du pays : « Il fait construire des navires en pleine crise. Il se fout de la surcapacité, car les pots cassés seront payés par ses concurrents. C’est ainsi que le capitalisme fonctionne. Le malheur de l’un fait le bonheur de l’autre. Des hyènes entre elles. » (Photo Xtrememachineuk)

Liquider des travailleurs : pour l’instant, ça semble être la devise du patronat…

Jo Cottenier

Jo Cottenier. Oui, durant la première année de la crise, des tas d’entreprises ont recouru au chômage économique. Maintenant, elles restructurent et licencient pour rétablir leurs bénéfices. Les plus fortes – InBev, DHL, Janssens Farma ou Hewlett Packard – rationalisent déjà pour être plus fortes encore après la crise. Pour ceux que le libre marché passionne, la crise est une bonne affaire : les capitalistes détruisent les forces de production superflues, ferment des entreprises. « Destruction créative », disent-ils. Les plus faibles décrochent et les plus forts se renforcent : voilà comment ça va, sous le capitalisme. Les plus grands coupables de la surproduction en ressortent les plus forts, le cycle peut recommencer.

Pourquoi les entreprises rentables mettent-elles du personnel à la porte ?

Jo Cottenier. On n’entendra jamais un capitaliste dire : « J’ai fait assez de bénéfices ». Il veut être au premier rang avec un appareil de production encore plus productif quand l’économie se rétablira. Chaque capitaliste se dit : « Si je ne le fais pas, la concurrence me mettra hors course. » La meilleure façon de faire grimper le taux de profit, est de faire le même volume avec moins de monde. Le bureau de consultance international PriceWaterhouseCoopers a réalisé une enquête auprès de 1 200 patrons de grandes multinationales. À la question de quelle stratégie ils vont employer pour faire croître leur entreprise les 12 prochains mois, 69 % d’entre eux ont donné la même réponse : priorité à la réduction des coûts. La deuxième réponse fréquente est le recours à la sous-traitance. Donc, licencier et réduire les salaires.

Même dans les entreprises déficitaires ou dans les secteurs sur le retour, comme l’industrie automobile, les restructurations sont à l’ordre du jour…

Jo Cottenier. Certains secteurs doivent prendre une autre direction. Le PTB veut par exemple que les transports publics aient la priorité sur les transports privés, que les industries polluantes fassent place à la production durable. Cela suppose une réorientation des investissements.

Mais ce n’est pas une raison pour laisser ces restructurations au privé. Il y a des dizaines d’années, les patrons accumulaient les bénéfices. Mais quand ça tourne mal, ils filent à l’anglaise et les travailleurs se retrouvent à la rue. Aujourd’hui, c’est ce qui se passe à grande échelle. Combien de familles ne se sont-elles pas enrichies crapuleusement avec les entreprises déficitaires d’aujourd’hui ? Les propriétaires d’Opel sont-ils à plaindre ? C’est normal que les travailleurs touchés se battent pour leur emploi, et dans les entreprises déficitaires aussi. Ils ne sont pas responsables de la crise. La devise devrait être qu’on ne laisse pas s’échapper les vrais coupables.

Pourquoi l’État devrait-il soutenir une entreprise déficitaire comme Opel ? N’est-ce pas un emplâtre sur une jambe de bois ?

Jo Cottenier. Si les autorités flamandes ont un demi-milliard d’euros de côté pour Opel Anvers, elles peuvent mieux décider elles-mêmes de l’emploi de cet argent. Fermer une entreprise performante comme Opel Anvers, c’est du gâchis. Et donner de l’argent en cadeau à Opel l’est tout autant.

La meilleure solution serait une nationalisation du groupe Opel européen. Une reconversion gigantesque vers une économie durable est de plus en plus urgente de jour en jour : transports collectifs, voitures sobres et électriques, des réseaux futés. Le privé en est incapable. Seule une répartition des quotas nécessaires de production d’autos entre les divers sites européens garantirait un avenir durable.

C’est bien joli tout ça, mais on dit souvent de l’État qu’il est un entrepreneur inefficace…

Jo Cottenier. On n’en a aucune preuve. Dans le temps, Renault était une entreprise publique qui tournait bien, non ? Et l’ancienne CGER, une banque qui marchait bien. Elle réalisait un bénéfice suffisant de 3 à 4 %. Et ses activités étaient au service de la société : un compte sans frais pour tout le monde, des prêts bon marché, la construction de logements sociaux…

Quand la CGER a été privatisée, l’actuel président européen Van Rompuy a dit que rien ne changerait, ni pour les épargnants, ni pour le privé. Nous avons bien vu où cette privatisation a mené, hein ?

D’où vient ce mythe, alors ?

Jo Cottenier. Le mythe de l’inefficacité de l’État sert à encenser le privé. C’est une constante dans l’histoire du capitalisme. Si le privé ne veut ou ne peut pas payer pour une activité économique parce que, par exemple, elle n’est pas (encore) rentable, c’est l’État qui entreprend efficacement. C’est ainsi que ça allait dans les secteurs de la mobilité, de l’énergie, le secteur bancaire… Une fois que le jeu fonctionne bien, le privé reprend les rênes et il accumule des profits gigantesques. Et quand le capital flanque tout par terre, c’est alors l’État qui à nouveau doit sauver les meubles.

On voit aussi que dans les périodes de guerre, malheureusement, l’État organise bien plus rationnellement l’engagement de tous les moyens. Autre exemple, les grandes percées dans la recherche technologique et leur application industrielle ont toujours eu lieu grâce à l’État. C’est pourquoi le PTB est partisan d’une économie plus sociale, collective, dans laquelle les secteurs stratégiques seraient aux mains de l’État.

Sans vente, pas de production. Et sans production, pas d’emploi. Ou, selon Pieter Timmermans, de l’organisation patronale FEB : « Nous transformons la force de travail en pouvoir d’achat. »

Jo Cottenier. C’est vraiment le monde à l’envers ! Ce ne sont pas les salaires qui sont la cause de la crise, mais la soif insatiable de profit du capital. Les patrons transforment surtout la force de travail en bénéfices.

Pourtant, le patron de la FEB, Thomas Leysen, dit que la Belgique a actuellement un handicap salarial de 11 % par rapport à pays voisins. Pour pouvoir vendre leurs produits, les entreprises doivent produire meilleur marché que la concurrence, non ?

Jo Cottenier. Ce chiffre sur le handicap salarial est faux sous tous les angles et les syndicats ont déjà réagi à cela la semaine dernière. Il y a surtout un problème de pouvoir d’achat. Les produits ne trouvent pas de débouchés parce que le capital s’approprie une part de plus en plus grosse du produit national, au détriment de la population travailleuse. Et quand la crise de surproduction frappe, les patrons ne connaissent qu’un slogan : les salaires doivent baisser.

Ils ne semblent pas voir cette surproduction comme un problème. En pleine crise, le spécialiste du dragage Jan De Nul, l’un des hommes les plus riches du pays, fait même construire des navires : il veut une part de 40 % de tous les navires du secteur du dragage afin de devenir ainsi le leader mondial. En même temps, il dit : « La surcapacité, ce n’est pas mon souci, car les pots cassés de la surcapacité vont tomber chez mes concurrents. » Les géants de l’acier comme Arcelor-Mittal raisonnent de la même façon. C’est ainsi que le capitalisme fonctionne. Le malheur de l’un fait le bonheur de l’autre. Des hyènes entre elles. Et, en période de crise, les plus gros morceaux sont à partager car, la loi du plus fort joue encore plus. La course à la conquête des marchés est désormais une lutte pour bouffer ses concurrents.

Ça promet pour les négociations autour de l’Accord interprofessionnel, en automne…

Jo Cottenier. Effectivement. Le chômage augmente, la pression sur les salaires s’accroît. La FEB se positionne déjà de front, aujourd’hui, pour refuser toute revendication salariale et la qualifier d’irréaliste. La crise des années 30 montre toutefois que les baisses salariales enfoncent encore plus l’économie. Pour l’instant, il n’est pas encore question de baisses brutales des salaires comme dans les années 30. Mais les patrons recourent à d’autres trucs.

Comme ?

Jo Cottenier. Ils taillent dans les avantages extralégaux. Ils magouillent avec les commissions paritaires comme on l’a vu dans la lutte autour de Carrefour à Bruges (Carrefour voulait payer les travailleurs du nouveau site de Bruges moins que dans les autres sites, NdlR). Pour l’instant, de nombreux travailleurs retombent dans des catégories inférieures de convention collective de travail (CCT) grâce à des changements de Commission paritaire. De même, le remplacement de main-d’œuvre fixe par des intérimaires ou des statutaires par des contractuels dans le secteur public, tout cela revient à des baisses de salaires et des réductions des dispositions sociales. Cela fait des coupes sombres dans le pouvoir d’achat. De ce fait, ça va durer longtemps avant que celui-ci redevienne un moteur de relance. Avec leur politique, les patrons atteignent exactement le contraire de ce qu’ils visent. Mais ils n’en sont pas conscients, tout ce qui les préoccupe, c’est la restauration de leurs bénéfices.

Avec cet accent sur la maîtrise des coûts salariaux, la question de la position concurrentielle des entreprises continue à dominer dans le débat sur notre politique économique. Pour celle-ci n’est-elle pas remise en question ?

Jo Cottenier. Car en le faisant, on remettrait aussi le capitalisme en question. Si on jure par les dogmes du libre marché, la compétitivité des entreprises est la mesure de toute chose. C’est la logique dominante de tous les partis classiques, des États nationaux, des banques centrales, du capitalisme tout court.

La crise montre que Marx tenait le bon bout. Le capitalisme génère de toute façon des crises. Pour le capital, il n’y a pas d’autre issue que d’accroître l’exploitation et d’étendre encore plus sa sphère d’influence. Concrètement, ça signifie : comprimer les salaires, faire travailler les gens plus dur et plus longtemps, développer de nouveaux secteurs, conquérir de nouvelles régions, produire meilleur marché dans les pays du tiers monde. Et ainsi de suite. Plus que tout, cela crée des tensions sur le plan mondial en temps de crise.

Sans les mesures pour la compétitivité, la Belgique risque de devenir « la Grèce de la mer du Nord », a récemment dit le président de la FEB. Qu’entend-il par là ?

Jo Cottenier. La Grèce a une économie faible et se débat contre un déficit budgétaire de 12 % de son produit intérieur brut (PIB). Les marchés financiers laissent le pays en plan. Tous les investisseurs liquident leurs obligations grecques, donc la Grèce se retrouve encore plus enfoncée dans les difficultés. L’État grec paie déjà aujourd’hui 3,5 % d’intérêt en plus sur ses emprunts que l’État allemand. La banque centrale européenne étudie même le cas où la Grèce devrait quitter l’eurozone.

Pour les patrons, c’est une occasion supplémentaire pour menacer de scénarios catastrophes et tourner la situation à leur propre avantage. « La Grèce de la mer du Nord » est un coup de semonce à l’adresse du gouvernement pour qu’il se grouille avec les restrictions, la réforme des pensions et la mise sous pression des salaires. Pour les patrons, il n’y a qu’un seul remède : dégraisser l’État et, en même temps, essayer d’en grappiller le plus de cadeaux possible.

Durant la crise des années 30, l’économiste Keynes conseillait que l’État stimule l’économie via des investissements publics. Pourquoi les États ne le font-ils pas ?

Jo Cottenier. Il faut avoir de l’argent, hé ! Selon Keynes, les États devraient en effet exécuter de grands travaux afin de donner un coup de fouet à la demande. Mais les États ont dépensé des sommes colossales pour sauver les banques, environ 2 000 milliards de dollars, sur le plan mondial. Et, à terme, cet argent ne retourne qu’en partie à l’État. Les États paient également des intérêts sur les emprunts qu’ils ont contractés pour sauver les banques.

D’autre part, les rentrées des impôts baissent et les dépenses augmentent, à cause du chômage. Les déficits budgétaires grimpent dans l’ensemble du monde capitaliste : 10 % du PIB aux États-Unis, 6 % en Belgique, plus de 10 % en Grande-Bretagne, en Grèce, en Irlande et en Islande. En fait, la crise financière et la crise économique se traduisent aujourd’hui en une crise des budgets d’État.

Le Forum économique mondial de Davos dit de la situation délabrée des finances de l’État que c’est le plus grand risque pour 2010. Tous les gouvernements veulent économiser et faire des coupes sombres. Mais, en fait, ils doivent stimuler l’économie au lieu de continuer à éroder le pouvoir d’achat.

Le système se déglingue de toutes parts. Et les solutions directes ne courent pas les rues. Les États ont encore moins de marge de manœuvre pour une politique keynésienne que dans les années 30. Ils ont déjà brûlé toutes leurs cartouches.

Est-ce désormais la population qui va combler le trou dans le budget ?

Jo Cottenier. Ca y ressemble. La population laborieuse fait déjà des sacrifices depuis vingt ans, elle a dû avaler un plan d’économie après l’autre pour coller aux normes de Maastricht. En quelques mois, tous ces sacrifices ont été galvaudés et la dette publique dépasse à nouveau les 100 % du PIB. Pour la Belgique, la Commission européenne veut que le déficit budgétaire soit ramené à 3 % pour la fin 2012, soit une économie d’au moins 9 milliards d’euros. Nous pouvons donc nous attendre à des économies dans les services publics, dans les pensions, dans l’assurance maladie, dans l’enseignement… Mais le politique peut naturellement faire d’autres choix. Au lieu de chercher l’argent du côté du contribuable et des travailleurs, il peut mettre un terme aux réductions d’impôt irresponsables dont bénéficient banques et entreprises. Les intérêts notionnels doivent être supprimés et le taux d’imposition réel des bénéfices doit être adapté de façon générale. De même, la lutte contre la fraude fiscale peut certainement contribuer à combler le déficit du budget.

La semaine prochaine
Ceci constitue le premier volet de l’interview de crise de Jo Cottenier. La semaine prochaine, nous examinerons le tableau à l’échelle mondiale. Sommes-nous à la fin ou au début de la crise ? Quelles issues y a-t-il ? Comment l’emploi va-t-il évoluer ? Comment cela se passe-t-il avec les banques ? Et, pour finir, nous nous plongerons à nouveau dans le budget…


Réagir ?

Pas de commentaire
Ajouter un commentaire

* - champ obligatoire

*





*
*