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27 novembre 2012 16:01 | Il y a : 173  jour(s)
| Thème: Culture et histoire, Belgique, Culture, Paix/Guerre

Musée :: Un voyage dans la Grande Guerre

Après avoir été rénové et reconçu en profondeur, le musée In Flanders Fields, à Ypres, a rouvert ses portes. Le nouvel aménagement emmène le visiteur à la découverte de la Première Guerre mondiale de manière marquante, intense, sensible.

Dirk Tuypens

« Si la mort devient ordinaire, c’est le spectateur, et non l’agonisant, qui a absorbé le poison. » Cette phrase du journal de guerre du neurochirurgien Harvey Cushing (1869-1939), considéré comme le père de la neurochirurgie moderne, m’habite lorsque je quitte le musée In Flanders Fields. Elle rappelle que, outre la mort et la dévastation, la guerre entraîne une autre atrocité : l’indifférence, l’insensibilité. L’abondance de sang versé asphyxie la répulsion, le sentiment humain nécessaire au rejet de la violence de la guerre.

Dans un hôpital de campagne en France, Cushing a soigné d’innombrables victimes des grands champs de bataille à Ypres et dans les environs. Jour après jour, ceux-ci déferlaient, jeunes hommes hurlant et pleurant, victimes des balles, des tirs d’obus, du gaz moutarde. Cushing considérait comme très dangereux que l’homme puisse un jour être habitué à la mort.

En 2012, n’est-ce pas là que résident la difficulté et le défi dans la conception d’un musée de la guerre 1914-1918 ? Car dans quelle mesure ne sommes-nous pas abrutis par le poison de l’indifférence redouté par Cushing? Dans un monde globalisé, la guerre est proche, en permanence. Aujourd’hui à l’est du Congo et à Gaza, demain ailleurs. La mort à la guerre n’est-elle pas aujourd’hui devenue ordinaire ?

In Flanders Fields s’est donné une mission difficile : rendre visible et palpable l’horreur de la Grande Guerre à un public qui consomme la guerre dans les médias tel un spectacle cinématographique.

Trop d’armes, d’uniformes et d’engins de guerre sont exposés à mon goût, et la présentation est assez chargée et pompeuse, mais le musée abrite assurément de quoi prémunir le visiteur de cette redoutable apathie.

Rendre palpable la barbarie humaine

Le journal de Harvey Cushing fait l’objet d’une sobre projection vidéo. Sur un arrière-plan noir, tels des chœurs de tragédie grecque, le chirurgien et quelques infirmières apparaissent tour à tour pour en citer de courts passages marquants. Les textes alternent avec des images des soldats courant dans la boue vers une mort certaine. Dans une présentation remarquable, l’absurde folie de la guerre des tranchées est rendue de manière tangible. Sur les images muettes du champ de bataille et la lecture du texte, on entend l’insupportable vacarme des champs de la mort. La barbarie humaine est rendue sur un ton chuchoté, posé, quelque peu teinté de honte.

La même atmosphère est présente dans les témoignages filmés installés à divers endroits du musée. De jeunes soldats surgissent de l’obscurité, tels des fantômes de la nuit noire de l’histoire, et racontent. Leur Noël au front, par exemple. Comment de tout jeunes Belges, Français, Britanniques et Allemands essayent de se prendre la main et de se partager leurs maigres vivres. Comment ils entonnent en chœur des chants de Noël avant d’à nouveau se ruer dans l’enfer.

Manifeste d’un soldat

In Flanders Fields consacre évidemment beaucoup d’attention à ce qui s’est déroulé au Westhoek durant la Grande Guerre. Dans la partie sur la troisième offensive d’Ypres, je tombe sur un nom connu: Siegfried Sassoon (1886-1967).  

L’histoire de ce soldat et poète britannique est au centre de la Niemandsland-trilogie de l’écrivain Pat Barker, couronnée du Booker Price. « Je suis mort dans l’enfer… il s’appelle Passendaele », écrivait Sassoon en novembre 1918. De son expérience à Arras, Sassoon témoignait : « Les cadavres gisant sur les tranchées et à l’air libre sont indescriptibles ... notre bombardement de la ligne et les bombardements ultérieurs ont laissé des mutilés Allemands, ils me hanteront jusqu’à ce que je meure. » Lors de la troisième offensive d’Ypres, plus de cent mille soldats ont perdu la vie.

Avant la guerre, mû par le patriotisme, Sassoon s’est engagé dans l’armée britannique. En 1915, il est envoyé au front en France. Il s’y montra héroïque et fut décoré de la Military Cross.

La réalité concrète de la guerre l’a profondément choqué et est devenue le thème de ses poèmes. Il décrit l’atrocité des tranchées et fustige les vanités patriotiques des responsables de cette boucherie insensée. En 1917, il écrit un manifeste contre la guerre. Sassoon espérait que ce puissant pamphlet, titré Déclaration d’un soldat (voir l’encadré) le ferait comparaître devant le tribunal militaire, afin que son texte ait le plus grand retentissement politique possible. En lieu et place, Sassoon fut transféré vers l’hôpital de guerre Craiglockhart afin d’y être traité pour traumatisme et neurasthénie (« shellshock »). Son accusation fut ainsi réduite à des divagations d’une malheureuse recrue ayant perdu la raison sur le champ de bataille. Sassoon a jeté sa décoration dans la rivière Mersey.

Reliques de l’enfer

Les présentations de quatre séries de photos, assemblées autour de quatre thèmes, sont particulièrement poignantes. Les séries sont exposées dans de singuliers petits espaces éclairés, telles des reliques dans un écrin.    

La première série montre des victimes de la première bataille entre les armées belge et allemande, le 6 août 1914 à Vottem. Les clichés ont probablement été effectués pour identification. Les corps étaient tirés par les cheveux et maintenus devant l’objectif. La caméra enregistre les visages sans vie, défigurés, leur regard figé et stupéfait face à la folie. Comme si ces hommes n’avaient jamais réellement cru que la guerre puisse leur arracher la vie.

Une deuxième niche abrite des images de soldats tombés sous les gaz toxiques ; la troisième, des soldats ayant survécu à l’enfer montrant leur visage mutilé, faces anonymes dans lesquels la guerre a gravé son ineffaçable empreinte.

Le dernier écrin contient une série de photos réalisées lors des fouilles effectuées en 1998, mettant au jour le cadavre d’un soldat britannique. Koen Koch, auteur d’un ouvrage sur l’histoire de la Grande Guerre, a assisté à ces fouilles. Il écrit: « Nous frissonnons dans le vent glacé de novembre, mais surtout à la pensée de la vision qu’ont eue ses camarades en découvrant son corps déchiqueté, son sang et ses viscères. »

Emile Vandervelde

Au retour, je m’arrête au Perth Cemetery, un des nombreux cimetières des environs. Ici sont enterrés 2789 hommes. Parmi eux, 1367 ne sont pas identifiés. L’inscription « A soldier of the Great War, known unto God » (un soldat de la Grande Guerre, seul connu de Dieu) figure sur leur tombe.

Et certes, Dieu seul sait ce qu’il y avait de grand dans cette guerre. Certainement pas l’affirmation lancée avant la mobilisation générale que celle-ci serait « la der des ders ». Et certainement pas non plus les arguments patriotiques et nationalistes par lesquels on avait enjôlé la population.

« C’est une guerre sacrée pour la justice, la liberté et la civilisation, pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », proclamait à l’époque le ministre d’Etat social-démocrate Emile Vandervelde. Près de cent ans plus tard, la propagande de guerre n’a toujours pas trouvé d’autre vocabulaire.

Pour Vandervelde, la guerre devait être menée jusqu’au bout, parce qu’il était « socialiste, pacifiste et internationaliste ». La lutte des classes devait céder le pas à la lutte contre l’envahisseur. Le futur président du Parti ouvrier de Belgique ne rencontrait plus d’opposition au Parlement, il ne voyait qu’un « peuple unanime ».

Cette guerre ne fut grande que dans la barbarie et l’hypocrisie. Loin du public, Vandervelde avait clairement exprimé ce que le petite Belgique exigerait le jour de la défaite allemande : « Peut-être une rectification des frontières dans la région de Moresnet et Malmedy, ou même le Grand-duché de Luxembourg, si ses habitants en expriment le souhait. »

Sous les alignements de pierres tombales blanches de Perth Cemetery gisent les corps de 2789 garçons, aveuglés et poussés dans la mort par une rhétorique grandiloquente, sacrifiés à l’éternelle avidité des puissants de ce monde. C’est dans ces tombes de héros que se niche la vérité sur la Grande Guerre, une vérité qui résonne dans les vers du poète Wilson Owen:
Si jamais, dans vos cauchemars, vous deviez avancer
Derrière la charrette où nous avons jeté son corps,
Vu ses yeux se révulser, blancs et ouverts (…)
Si vous pouviez entendre, à chaque soubresaut, le sang

Qui jaillit de poumons pleins d’écume,
Aussi abjects qu’un cancer, aussi amers que abominables

Reflux, aphtes incurables sur des langues innocentes,
Mon ami, vous ne diriez pas avec autant d’entrain

Aux enfants avides de gloire désespérée,
Cet ancien mensonge : Dulce et decorum est
Pro patria mori
(il est doux et beau de mourir pour la patrie).

In Flanders Fields, Lakenhallen, Grote Markt 34, Ypres. Tél. : 057 23 92 20 ; www.inflandersfiels.be . Fermé le lundi et les jours fériés.

 


Pour en finir avec la guerre : manifeste d’un soldat


« Cette déclaration est un acte volontaire de désobéissance à l’autorité militaire car je pense que la guerre est délibérément prolongée par ceux qui ont le pouvoir d’y mettre fin...

Je suis un soldat, et convaincu d’agir au nom des soldats. Je crois que cette guerre, dans laquelle je suis entré pour une guerre de défense et de libération, est maintenant devenue une guerre d’agression et de conquête. Je crois que les buts pour lesquels mes camarades et moi avons combattu auraient dû être exposés de manière claire et que, s’il avait été impossible de les modifier, nous aurions pu les atteindre par la négociation.

Je sais ce que les troupes endurent, je l’ai vécu moi-même, et je ne puis plus contribuer à prolonger ces souffrances pour des fins que je crois mauvaises et injustes.

Je ne proteste pas contre le fait que l’on ait mené la guerre, mais contre les errances et mensonges politiques par lesquels les êtres humains sont sacrifiés. Au nom de ceux qui souffrent, j’écris cette accusation contre la tromperie qui les a menés à cette souffrance. J’espère par là contribuer à mettre fin à ce cynisme complaisant avec lequel les gens assistent à la poursuite insensée de souffrances insupportables, une douleur qu’ils ne contribuent pas à faire cesser et dont ils n’ont absolument pas la moindre idée de ce qu’elle peut être. »Siegfried SassoonJuillet 1917


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